Nous disons méfiance, parce qu'il crut bientôt s'apercevoir que toute cette peine et cette témérité ne servaient point à abréger le chemin. Ce pouvait être une malice de l'aventurier pour éprouver ses forces, son adresse et son courage, ou une tentative pour lui échapper. Il s'en convainquit presque, lorsque, après une demi-heure de cette course extravagante, et après avoir franchi trois fois les méandres du même torrent, ils se trouvèrent au fond d'un ravin que Michel crut reconnaître pour l'avoir côtoyé par en haut avec le capucin, en se rendant à Nicolosi. Il ne voulut pas en faire la remarque; mais involontairement, il s'arrêta un instant pour regarder la croix de pierre au pied de laquelle il Destatore s'était brûlé la cervelle, et qui se dessinait au bord du ravin. Puis, cherchant des yeux autour de lui, il reconnut le bloc de lave noire que Fra-Angelo lui avait montré de loin et qui servait de monument funèbre au chef des bandits. Il n'en était qu'à trois pas, et le Piccinino, se dirigeant vers cette roche, venait de s'y arrêter, les bras croisés, dans l'attitude d'un homme qui reprend haleine.

Quelle pouvait être la pensée du Piccinino en faisant ce détour périlleux et inutile, pour passer sur le tombeau de son père? Pouvait-il ignorer que c'était là le lieu de sa sépulture, ou bien craignait-il moins de marcher sur sa dépouille qu'au pied de la croix, témoin de son suicide? Michel n'osa l'interroger sur un sujet si pénible et si délicat; il s'arrêta aussi, garda le silence, et se demanda à lui-même pourquoi il avait éprouvé une si affreuse émotion, lorsque, deux heures auparavant, Fra-Angelo lui avait raconté, en ce lieu même, la fin tragique du Destatore. Il se connaissait assez pour savoir qu'il n'était ni pusillanime, ni superstitieux, et, en ce moment, il se sentit calme et au-dessus de toute vaine frayeur. Il n'éprouvait qu'une sorte de dégoût et d'indignation, à l'aspect du jeune bandit, qui s'était appuyé contre le fatal rocher, et qui battait tranquillement le briquet pour allumer une nouvelle cigarette.

«Savez-vous ce que c'est que cette roche? lui dit tout à coup l'étrange jeune homme; et ce qui s'est passé au pied de cette croix qui, d'ici, nous coupe la lune en quatre?

—Je le sais, répondit Michel froidement, et j'espérais pour vous que vous ne le saviez pas.

—Ah! vous êtes comme le frère Angelo, vous? reprit le bandit d'un ton dégagé; vous êtes étonné que, lorsque je passe par ici, je ne me mette point, les deux genoux en terre, à réciter quelque oremus pour l'âme de mon père? Pour accomplir cette formalité classique, il faudrait trois croyances que je n'ai point: la première, c'est qu'il y ait un Dieu; la seconde, que l'homme ait une âme immortelle; la troisième, que mes prières puissent lui faire le moindre bien, au cas où celle de mon père subirait un châtiment mérité. Vous me trouvez impie, n'est-ce pas? Je gage que vous l'êtes autant que moi, et que n'était le respect humain et une certaine convenance hypocrite à laquelle tout le monde, même les gens d'esprit, croient devoir se soumettre, vous diriez que j'ai parfaitement raison?

—Je ne me soumettrai jamais à aucune convenance hypocrite, répondit Michel. J'ai très-sincèrement et très-fermement les trois principes de croyance que vous vous vantez de ne point avoir.

—Ah! en ce cas, vous avez horreur de mon athéisme?

—Non; car je veux croire qu'il est involontaire et de bonne foi, et je n'ai pas le droit de me scandaliser d'une erreur, moi, qui, certes, à beaucoup d'autres égards, n'ai pas l'esprit ouvert à la vérité absolue. Je ne suis pas dévot, pour blâmer et damner ceux qui ne pensent pas comme moi. Pourtant, je vous dirai avec franchise qu'il y a une sorte d'athéisme qui m'épouvante et me repousse: c'est celui du cœur, et je crains que le vôtre ne prenne pas seulement sa source dans une disposition de l'esprit.

—Bien! bien! continuez! dit le Piccinino en s'entourant de bouffées de tabac avec une vivacité insouciante un peu forcée. Vous pensez que je suis un cœur de roche, parce que je ne verse point, dans ce lieu où je repasse forcément tous les jours, et sur cette pierre où je me suis assis cent fois, des torrents de larmes au souvenir de mon père?

—Je sais que vous l'avez perdu dans un âge si tendre, que vous ne pouvez connaître le regret de son intimité. Je sais que vous devez être habitué, presque blasé, sur les souvenirs sinistres attachés à ce lieu. Je me dis tout ce qui peut excuser votre indifférence; mais cela ne justifie point à mes yeux l'espèce de bravade dont vous me donnez, à dessein je crois, le spectacle bizarre. Moi, qui n'ai point connu votre père, et qui n'ai aucun lien de parenté avec lui, il me suffit que mon oncle l'ait beaucoup aimé, et qu'une partie de la vie de ce chef de bandes ait été illustrée par des actes de patriotisme et de bravoure, pour qu'un certain respect s'empare de moi à côté de sa tombe, et pour que je me sente navré et révolté de l'attitude que vous avez en ce moment.