Après cette sorte de bravade contre lui-même et contre les oreilles des sbires napolitains, qui pouvaient bien se trouver à portée, le Piccinino se mit à parler avec Michel, sur un ton d'aisance et de désintéressement remarquable. Il l'entretint des beaux-arts, de la littérature, de la politique extérieure et des nouvelles du jour avec autant de liberté d'esprit, de politesse et d'élégance, que s'ils eussent été dans un salon ou sur une promenade, et comme s'ils n'eussent eu l'un et l'autre aucune affaire grave à éclaircir, aucune préoccupation émouvante à se communiquer.

Michel reconnut bientôt que le capucin ne lui avait pas exagéré les connaissances variées et les facultés heureuses de son élève. En fait de langues mortes et d'études classiques, Michel était incapable de lui tenir tête, car il n'avait eu, avant d'embrasser la carrière de l'art, ni le moyen ni le loisir d'aller au collége. Le Piccinino, voyant qu'il ne connaissait que les traductions dont il lui citait les textes avec une netteté de mémoire à toute épreuve, se rejeta sur l'histoire, sur la littérature moderne, sur la poésie italienne, sur les romans et sur le théâtre. Quoique Michel eût énormément lu pour son âge, et qu'il eût, comme il le disait lui-même, nettoyé et aiguisé son esprit, à la hâte, en s'assimilant tout ce qui lui était tombé sous la main, il reconnut encore que le paysan de Nicolosi, dans les intervalles de ses expéditions périlleuses, et dans la solitude de son jardin ombragé, avait mis encore mieux que lui le temps a profit. C'était merveille de voir qu'un homme qui ne savait pas marcher avec des bottes et respirer avec une cravate, qui n'était pas descendu à Catane dix fois en sa vie, un homme enfin qui, retiré dans sa montagne, n'avait jamais vu le monde ni fréquenté les beaux esprits, eût acquis, par la lecture, le raisonnement, ou la divination d'un esprit subtil, la connaissance du monde moderne dans ses moindres détails, comme il avait acquis dans le cloître la science du monde ancien. Aucun sujet ne lui était étranger: il avait appris tout seul plusieurs langues vivantes, et il affectait de s'exprimer avec Michel en pur toscan, pour lui montrer que personne à Rome ne le prononçait et ne le parlait avec plus de correction et de mélodie.

Michel prit tant de plaisir à l'écouter et à lui répondre, qu'il oublia un instant la méfiance que lui inspirait à juste titre un esprit si compliqué et un caractère si difficile à définir. Il fit le reste de la route sans en avoir conscience, car ils suivaient alors un chemin facile et sûr; et, lorsqu'ils arrivèrent au parc de Palmarosa, il tressaillit de surprise à l'idée de se trouver sitôt en présence de la princesse Agathe.

Alors tout ce qui lui était arrivé pendant et après le bal repassa dans sa mémoire comme une suite de rêves étranges. Une émotion délicieuse le gagna, et il ne se sentit plus ni très-courroucé ni très-effrayé des prétentions de son compagnon de voyage, en résumant celles qu'il caressait lui-même.

XXVI.

AGATHE.

Michel ouvrit lui-même la petite porte à laquelle aboutissait le sentier qu'ils avaient suivi, et, après avoir traversé le parc en biais, il se trouva au pied de l'escalier de laves qui gravissait le rocher. Le lecteur n'a pas oublié que le palais de Palmarosa était adossé à une colline escarpée, et formait trois édifices distincts, qui montaient, pour ainsi dire à reculons, sur cette montagne; que l'étage le plus élevé, appelé le Casino, offrant plus de solitude et de fraîcheur que les autres, était habité, suivant l'usage de tout le pays, par la personne la plus distinguée de la maison; c'est-à-dire que les appartements de maître donnaient de plain-pied sur la cime du rocher, formant là un jardin peu étendu, mais ravissant, à une grande élévation, et sur la partie opposée au fronton de la façade. C'est là que la princesse vivait retirée comme dans un ermitage splendide, n'ayant pas besoin de descendre l'escalier de son palais, ni d'être vue de ses serviteurs pour se donner le plaisir de la promenade.

Michel avait déjà vu ce sanctuaire, mais très à la hâte, comme on sait, et, lorsqu'il s'y était assis, durant le bal, avec Magnani, il était si agité et parlait d'une manière si animée, qu'il n'en avait pas observé la disposition et les abords.

En s'y introduisant par l'escarpement du rocher avec le Piccinino, il se rendit mieux compte de la situation de ce belvédère, et remarqua qu'il était taillé dans un style si hardi, que c'était, en fait, une petite forteresse: l'escalier creusé dans le roc offrait un moyen de sortie plus qu'une entrée; car il était si serré entre deux murailles de laves, et si rapide, que la main d'une femme eût suffi pour repousser et précipiter un visiteur indiscret ou dangereux. En outre, il y avait, à la dernière marche de cette échelle, sans transition de la moindre plate-forme, une petite grille dorée d'une étroitesse et d'une hauteur singulière, enchâssée entre deux légères colonnes de marbre, lisses comme des mâts. A droite et à gauche, la partie extérieure de chaque pilier était le précipice à pic, couronné seulement de ces lourds enroulements de fer dans le goût du dix-septième siècle, qui ressemblent à des dragons fantastiques, hérissés de dards sur toute leur circonférence; ornement à deux fins qu'il est malaisé de franchir quand on n'a aucun point d'appui et un précipice sous les pieds.

Cette espèce de fortification n'était pas inutile dans un pays où les brigands de la montagne s'aventurent dans la vallée et dans la plaine, jusqu'aux portes des cités. Michel les examina avec la satisfaction d'un amant jaloux; mais le Piccinino les regarda d'un air de mépris, et se permit même de dire, en montant l'escalier, que c'était une citadelle de bonbon, qui ferait grand effet dans un dessert.