—Parlez! parlez! dit Agathe vivement.
—Eh bien, puisque Votre Altesse m'y autorise et ne veut pas comprendre à demi-mot, je lui dirai que l'abbé Ninfo, tout en cherchant des intrigues politiques qu'il n'a pu découvrir, a mis la main sur une affaire d'amour dont il a fait son profit.
—Je ne comprends pas, dit la princesse avec un accent de candeur qui fit tressaillir l'aventurier. «Le Ninfo m'aurait-il joué, pensa-t-il, ou bien cette femme est-elle de force à lutter contre moi? Nous verrons bien.»
—Madame, dit-il d'un ton mielleux, en attirant et en retenant contre sa poitrine la belle main d'Agathe, vous allez me haïr.... Mais il faut bien que je vous serve malgré vous en vous éclairant. L'abbé a découvert que Michel-Ange Lavoratori était introduit tous les jours, à certaines heures, dans les appartements réservés de votre casino; qu'il ne mangeait point avec vos gens ni avec les autres ouvriers, mais avec vous, en secret; enfin, que s'il faisait sa sieste, c'était entre les bras de la plus belle et de la plus aimable des femmes qu'il se reposait de ses travaux d'artiste.
—C'est faux! s'écria la princesse; c'est une infâme calomnie. J'ai traité ce jeune homme avec la distinction que je croyais devoir à son talent et à ses idées. Il a mangé avec son père dans une pièce voisine, et il a fait la sieste dans ma galerie de peinture. L'abbé Ninfo n'a pas bien observé, car il aurait pu vous dire que Michel, accablé de fatigue, a passé deux ou trois nuits dans un coin de ma maison...
—Il me l'a dit aussi, répondit le Piccinino, qui ne voulait jamais avoir l'air d'ignorer ce qu'on lui apprenait.
—Eh bien, monsieur de Castro-Reale, reprit Agathe d'une voix ferme et en le regardant en face, le fait est certain; mais je puis vous jurer sur l'âme de ma mère et sur celle de la vôtre, et Michel pourrait vous faire le même serment, que ce jeune homme ne m'avait encore jamais vue avant le jour du bal où son père me l'a présenté pour la première fois, en présence de deux cents ouvriers. Je lui ai parlé durant le bal, sur l'escalier du palais, au milieu de la foule, et M. de la Serra, qui me donnait le bras, lui a fait, ainsi que moi, compliment de ses peintures. Depuis ce moment-là, jusqu'à celui où nous sommes, Michel ne m'avait pas revue; demandez-le-lui à lui-même! Capitaine, vous n'êtes pas un homme qu'on puisse tromper; faites usage de votre clairvoyance, et je m'en rapporte à elle.»
En présence d'une déclaration si nette, et faite avec l'assurance que peut seule donner la vérité, le Piccinino frémit de plaisir, et pressa si fort contre son sein la main d'Agathe, qu'elle pressentit enfin les sentiments du bandit. Elle eut un moment de terreur, auquel vint se joindre un souvenir affreux. Mais elle comprit, d'un seul coup d'œil, toute l'étendue du péril qui avait menacé Michel, et, remettant à un moment plus favorable d'aviser à sa propre sûreté, elle se promit de ménager l'orgueil de Carmelo Tomabene.
«Quel intérêt, s'écria celui-ci, l'abbé Ninfo avait-il donc à nous débiter cette étrange histoire?»
Agathe crut comprendre que l'abbé avait deviné l'extravagante passion dont elle voyait enfin le bandit possédé pour elle, et qu'il avait voulu stimuler sa vengeance par cette délation. «S'il en est ainsi, pensait-elle, je me servirai des mêmes armes que toi, misérable Ninfo, puisque aussi bien tu me les avais fournies d'avance.