SORCELLERIE.
Magnani essaya de se distraire de ses pensées en parlant de la princesse avec Mila. La naïve jeune fille l'y provoquait, et il accepta ce sujet de conversation comme un préservatif. On voit que, depuis deux jours, il s'était opéré une singulière révolution dans le moral de ce jeune homme, puisqu'il en était déjà à regarder son amour pour Agathe comme un devoir, ou comme ce que les médecins appelleraient un dérivatif.
S'il eût été certain que la princesse aimait Michel, comme par moments il se le persuadait avec stupeur, il se fût senti presque entièrement guéri de celle folle passion. Car il l'avait pris si haut dans sa pensée, qu'il en était venu, à force de ne rien espérer, à ne quasi plus rien désirer. Cette passion était passée à une sorte d'habitude religieuse tellement idéale, qu'elle ne touchait plus à la terre, et qu'en la partageant Agathe l'eût peut-être détruite subitement. Qu'elle eût aimé un homme quelconque, celui-là même qui nourrissait une adoration si exaltée pour elle, et elle n'était plus pour lui qu'une femme dont il pouvait combattre le prestige. C'était là le résultat de cinq ans de souffrance sans la moindre présomption et sans distraction aucune. Dans une âme de cette force et de cette pureté, l'ordre le plus rigide s'était maintenu au sein même d'un amour qui ressemblait à un point de démence; et c'était précisément là ce qui pouvait sauver Magnani. Ses efforts pour s'étourdir n'eussent servi qu'à l'exalter davantage, et, après de vulgaires enivrements, il serait retombé dans sa chimère avec plus de douleur et de faiblesse; au lieu qu'en se livrant tout entier, sans résistance, sans désir de repos et sans effroi, à un martyre qui pouvait être éternel, il avait laissé la flamme se concentrer et brûler sourdement, privée d'excitation extérieure et d'aliments nouveaux.
Magnani était donc arrivé à ce moment de crise imminente où il fallait mourir ou guérir sans transition aucune. Il ne s'en rendait point compte, mais il en était là certainement, puisque ses sens se réveillaient d'un long assoupissement, et qu'Agathe, bien loin d'y contribuer, était la seule femme qu'il eût rougi d'associer dans sa pensée au trouble qu'il ressentait.
Peu à peu il se pencha vers la jeune fille pour ne pas perdre une seule de ses paroles, et il finit par se rasseoir auprès d'elle, en lui demandant pourquoi elle avait eu l'idée de parler de lui à la princesse Agathe.
«Mais c'est tout simple, répondit Mila; elle m'y provoquait, elle venait de me demander avec lequel des jeunes artisans de ma connaissance Michel s'était le plus lié depuis son arrivée dans le pays; et comme j'hésitais entre vous et quelques-uns des apprentis de mon père qui ont aidé Michel et dont il s'est montré content, la princesse m'a dit d'elle-même:
«Tiens, Mila, tu n'en es peut-être pas sûre; mais moi, je parierais que c'est un certain Magnani qui travaille souvent chez moi, et dont je pense beaucoup de bien. Pendant le bal, ils étaient assis ensemble dans mon parterre, et j'étais tout auprès d'eux, derrière le buisson de myrte que tu vois ici. J'étais venue me réfugier là et je m'y cachais presque, pour échapper un instant au supplice d'une si longue représentation. J'ai entendu leur conversation, qui m'a intéressée et touchée au dernier point. Ton frère est un noble esprit, Mila, mais ton voisin Magnani est un grand cœur. Ils parlaient d'art et de travail, d'ambition et de devoir, de bonheur et de vertu. J'admirais les idées de l'artiste, mais j'aimais les sentiments de l'artisan. Je souhaite pour ton jeune frère que Magnani soit toujours son meilleur ami, le confident de toutes ses pensées et son conseil dans les occasions délicates de sa vie. Tu peux bien le lui conseiller de ma part, s'il vient à te parler de moi; et si tu confies à l'un ou à l'autre que j'ai écouté leurs honnêtes épanchements, tu ne manqueras pas de leur dire que j'ai été discrète; car il y a eu un moment où Magnani allait révéler à Michel-Ange quelque chose de personnel que je n'ai pas voulu surprendre. Je me suis retirée précipitamment dès le premier mot.» Tout cela est-il exact, Magnani? et vous souvenez-vous du sujet de votre conversation avec Michel dans le parterre du Casino?
—Oui, oui, dit Magnani en soupirant, tout cela est exact, et je me suis aperçu même de la retraite de la princesse, quoique je n'eusse jamais pensé que ce fût elle qui nous écoutait.
—Eh bien, Magnani, vous devez en être fier et content, puisqu'elle a pris tant d'amitié et d'estime pour vous d'après vos discours. J'ai cru même voir qu'elle préférait votre manière de penser à celle de mon frère, et qu'elle vous regardait comme le plus sage et le meilleur des deux, quoiqu'elle dise avoir pris, dès ce moment-là, un intérêt maternel au bonheur de l'un comme de l'autre. Est-ce que vous ne pourriez pas me redire toutes ces belles paroles que la princesse a entendues avec tant de plaisir? J'aimerais bien à en faire mon profit, car je suis une pauvre petite fille avec laquelle Michel lui-même daigne à peine parler raison.
—Ma chère Mila, dit Magnani en lui prenant la main, honneur à celui que vous croirez digne de former votre cœur et votre esprit! Mais, quand même je me rappellerais tout ce que nous nous sommes dit dans ce parterre, Michel et moi, je n'aurais pas la prétention que vous pussiez y gagner quelque chose. N'êtes-vous pas meilleure que nous deux? Et quant à l'esprit, quelqu'un peut-il en avoir plus que vous?