—Moi aussi!

—Ce serait dommage, pensait Mila en se retournant du haut de l'escalier pour jeter un dernier regard sur le bel étranger, dont il lui était impossible de ne pas faire un héros et un ami d'un rang supérieur, qu'elle plaçait, dans sa riante imagination, à côté d'Agathe. Il avait une si douce voix et un si doux sourire! son accent était si noble, son air d'autorité si convaincant! «J'aurai de la discrétion et du courage, se dit-elle; je ne suis qu'une petite fille, et pourtant c'est moi qui sauverai tout le monde!» De tout temps, hélas, le passereau s'est laissé fasciner par le vautour.

Dans tout cela, le Piccinino cédait à un besoin inné de compliquer à son profit, ou seulement pour son amusement, les difficultés d'une aventure. Il est vrai qu'il n'y avait pas de meilleur moyen d'attirer chez lui l'abbé Ninfo, que de l'y faire entraîner par un appât de libertinage. Mais il eût pu choisir toute autre femme que la candide Mila pour jouer, à l'aide d'une certaine ressemblance, ou d'un costume analogue, le rôle de la personne qui devait se montrer dans son jardin. L'abbé était parfois d'une méfiance outrageante, parce qu'il était horriblement poltron; mais, aveuglé par une sotte présomption et troublé par une grossière impatience, il se fût laissé prendre au piége. Un peu de violence, un homme aposté derrière la porte, eût suffi pour le faire tomber dans les mains du bandit. Il y avait encore bien d'autres ruses avec lesquelles le Piccinino était habitué à se jouer, et qui eussent aussi bien réussi; car l'abbé, avec toutes ses intrigues, sa curiosité, son espionnage perpétuel, ses mensonges effrontés et sa persévérance sans pudeur, était un misérable du dernier ordre, et l'homme le plus borné et le moins habile qu'il y eût au monde. On craint trop les scélérats, en général; on ne sait point que la plupart sont des imbéciles. Il n'eût pas fallu à l'abbé Ninfo la moitié des peines qu'il se donnait, pour faire le double de mal, s'il eût eu tant soit peu d'intelligence et de véritable pénétration.

Ainsi, l'on a vu qu'il était toujours à côté de la vérité dans ses découvertes; il avait pris mille déguisements et inventé mille arcanes classiques pour observer ce qui se passait à la villa Palmarosa, et il se croyait certain que Michel était l'amant de la princesse. Il était à cent lieues de soupçonner la nature du lien qui pouvait les rapprocher. Il eût pu aisément surprendre la religion du docteur Recuperati, dont l'honnêteté rigide manquait de prévoyance et de lumière; et pourtant, pour lui dérober le testament, il avait remis de jour en jour, et n'avait jamais réussi à lui inspirer la moindre confiance. Il lui était impossible, tant sa figure portait le cachet d'une bassesse sans mélange et sans bornes, de jouer pendant cinq minutes le rôle d'un homme de bien.

Ses vices le gênaient, comme il l'avouait et le proclamait lui-même quand il était ivre. Débauché, cupide, et intempérant au point de perdre la tête dans les moments où il avait le plus besoin de lucidité, il n'avait jamais mené à bien aucune intrigue difficile. Le cardinal s'était servi de lui longtemps comme d'un agent de police auquel rien ne répugnait, et il ne lui avait jamais attribué plus de valeur qu'à un instrument du dernier ordre. Dans ses jours d'esprit et de cynisme, le prélat l'avait flétri d'une épithète dont il ne pouvait se relever, et que nous ne saurions traduire.

Aussi n'avait-il jamais été pour rien dans les secrets de famille ou les affaires d'État qui avaient occupé la vie de monsignor Ieronimo. Le mépris qu'il lui inspirait avait survécu à la perte de sa mémoire, et le prélat paralytique, et presque en enfance, n'en avait même pas peur, et ne retrouvait la parole avec lui que pour lui appliquer l'infâme surnom dont il l'avait gratifié.

Une autre preuve de l'idiotisme de l'abbé, c'était la confiance qu'il nourrissait de pouvoir séduire toutes les femmes qui lui faisaient envie.

«Avec un peu d'or et beaucoup de mensonges, disait-il, avec des menaces, des promesses et des compliments, on s'empare de la plus fière comme de la plus humble.»

En conséquence, il se flattait d'avoir part à la fortune d'Agathe en faisant enlever celui qu'il présumait être son amant. Il n'était capable que d'une chose, c'était de placer Michel sous la carabine d'un bandit, et de crier feu dans un moment de vanité et de cupidité déçue; il n'eût osé le tuer lui-même, de même qu'il n'eût osé faire outrage à Mila, si elle eût levé seulement une paire de ciseaux pour le menacer.

Mais quelque abject que fût cet homme, il avait une certaine puissance pour le mal; elle ne venait pas de lui, la méchanceté des autres hommes l'en avait investi. La police napolitaine lui prêtait son lâche et odieux secours, quand il le réclamait. Il avait fait exiler, ruiner ou languir dans les cachots bien des victimes innocentes, et il eût fort bien pu s'emparer de Michel, sans aller chercher le secours des bandits de la montagne.