Au fait, il pouvait y avoir un sentiment de colère et de dédain chez ces laquais, qui avaient vu tant de fois Pier-Angelo sur son échelle dans ce même palais, et qui l'avaient traité de pair à compagnon.

Néanmoins, soit que le marquis les eût prévenus par quelques mots de bienveillante et honorable explication propre à flatter et à consoler l'amour-propre chatouilleux de cette classe d'hommes, soit que Pier-Angelo fût tellement sympathique à tous ceux qui le connaissaient, que des valets même dérogeassent en sa faveur à leur morgue habituelle, ils le servirent avec beaucoup de déférence. Michel s'en aperçut enfin lorsque son père, se retournant vers un vieux valet de chambre qui remplissait son verre, lui dit avec bonhomie:

«Grand merci, mon vieux camarade, tu me sers en ami. Allons, je te rendrai cela dans l'occasion!»

Michel rougit et regarda le marquis, qui souriait d'un air satisfait et attendri. Le vieux serviteur souriait aussi à Pier-Angelo d'un air d'intelligence et d'amitié.

Après que le dessert fut enlevé, le marquis fut averti que messire Barbagallo, le majordome de la princesse, l'attendait dans une des salles du palais pour lui montrer un tableau. Ils le trouvèrent en conférence avec Fra-Angelo, dont la sobriété et l'activité ne s'arrangeaient point d'une longue séance à table, et qui leur avait demandé de pouvoir faire un tour de promenade aussitôt après le premier service.

Le marquis s'approcha d'abord seul de Barbagallo pour s'informer s'il n'avait rien de particulier à lui dire de la part de la princesse; et, quand ils eurent échangé à voix basse quelques paroles qui ne parurent avoir aucune importance, à en juger par leurs physionomies, le marquis revint vers Michel, et, passant son bras sous le sien:

«Vous aurez peut-être quelque plaisir, lui dit-il, à voir mes portraits de famille, qui sont dans une galerie séparée, et que je n'ai pas songé à vous montrer. Ne soyez pas effrayé de cette quantité d'aïeux qui se trouvent rassemblés chez moi. Vous les parcourrez d'un coup d'œil, et je vous arrêterai seulement devant ceux qui sont dus au pinceau de quelque maître. Au reste, c'est une intéressante collection de costumes, bonne à consulter pour un peintre d'histoire. Mais, avant d'y entrer, donnons un regard à celui que maître Barbagallo nous présente, et qu'il vient de déterrer dans les greniers de la villa Palmarosa. Mon cher enfant, ajouta-t-il à voix basse, accordez un salut à ce pauvre majordome, qui se confond en révérences devant vous, honteux, sans doute, de sa conduite envers vous au bal de la princesse.»

Michel remarqua enfin les avances du majordome et y répondit sans rancune. Depuis qu'il était réconcilié avec sa condition et avec lui-même, il se sentait revenu de sa susceptibilité et pensait, comme son père, qu'aucune impertinence ne peut atteindre l'homme qui possède sa propre estime.

«Ce que je présente à Votre Excellence, dit ensuite le majordome au marquis, est un Palmarosa fort endommagé: mais, quoique l'inscription eût presque entièrement disparu, j'ai réussi à la rétablir, et la voici sur un morceau de parchemin.

—Quoi! dit le marquis en souriant, vous avez pu lire ici que ce matamore était capitaine sous le règne du roi Manfred, et qu'il avait accompagné Jean de Procida à Constantinople? C'est admirable! Quant à moi, je lis l'inscription originale avec les yeux de la foi!