—Eh bien! une fois, dit Mila, je lui racontais qu'il y a eu un temps où nous étions bien pauvres, à Rome. Je n'avais alors que cinq ou six ans, et comme nous avions à peine de quoi manger, je disais quelquefois à mon frère Michel que je n'avais pas faim, afin qu'il mangeât ma part. Mais Michel, s'étant douté de mon motif, se mit à dire, de son côté, qu'il n'avait pas faim; si bien que souvent notre pain resta jusqu'au lendemain, sans que nous voulussions convenir, l'un et l'autre, que nous avions grande envie de le manger. Et cette cérémonie fit que nous nous rendions plus malheureux que nous ne l'étions réellement. Je racontais cela en riant à la princesse; tout à coup je la vis fondre en larmes, et elle me pressa contre son cœur en disant: «Pauvres enfants! pauvres chers enfants!» Voyez, seigneur, si c'est là un cœur froid et un esprit endormi, comme on veut bien le dire?»
Le Piccinino prit le bras de Mila sous le sien et la promena dans son jardin, tout en la faisant parler de la princesse. Toute son imagination se reportait vers cette femme qui lui avait fait une impression si vive, et il oublia complétement que Mila aussi avait occupé ses pensées et troublé ses sens pendant une partie de la journée.
La bonne Mila, toujours persuadée qu'elle parlait à un ami sincère, s'abandonna au plaisir de louer celle qu'elle chérissait avec enthousiasme, et oublia qu'elle s'oubliait, comme elle le dit elle-même, après une heure de promenade sous les magnifiques ombrages du jardin de Nicolosi.
Le Piccinino avait le cerveau impressionnable et l'humeur mobile. Toute sa vie était tour à tour méditation et curiosité. L'entretien gracieux et simple de cette jeune fille, la suavité de ses pensées, l'élan généreux de ses affections, et je ne sais quoi de grand, de brave et d'enjoué qu'elle tenait de son père et de son oncle, charmèrent peu à peu le bandit. Des perspectives nouvelles s'ouvraient devant lui, comme si, d'un drame tourmenté et fatigant, il entrait dans une idylle riante et paisible. Il avait trop d'intelligence pour ne pas comprendre tout, même ce qui était le plus opposé à ses instincts et à ses habitudes. Il avait dévoré les poëmes de Byron. Il s'était élevé dans ses rêves jusqu'à don Juan et jusqu'à Lara; mais il avait lu aussi Pétrarque, il le savait par cœur; et même il avait souri, au lieu de bâiller, en murmurant tout seul à voix basse les concetti de l'Aminta et du Pastor fido. Il se sentit calmé par ses épanchements avec la petite Mila, encore mieux qu'il ne l'était d'ordinaire lorsqu'il lisait ces puérilités sentimentales pour apaiser les orages de sa volonté.
Mais, enfin, le soleil baissait. Mila pensait à Magnani et demandait à partir.
«Eh bien, adieu, ma douce Mila, dit le Piccinino; mais, en te reconduisant jusqu'à la porte du jardin, je veux faire sérieusement pour toi ce que je n'ai jamais fait pour aucune femme que par intérêt ou par moquerie.
—Quoi donc, seigneur? dit Mila étonnée.
—Je veux te faire un bouquet, un bouquet tout virginal, avec les fleurs de mon jardin» répondit-il avec un sourire où, s'il entrait un peu de raillerie, c'était envers lui-même seulement.
Mila trouva cette galanterie beaucoup moins surprenante qu'elle ne le semblait au Piccinino. Il cueillit avec soin des roses blanches, des myrtes, de la fleur d'oranger; il ôta les épines des roses; il choisit les plus belles fleurs; et, avec plus d'adresse et de goût qu'il ne s'en fût supposé à lui-même, il fit un magnifique bouquet pour son aimable hôtesse.
«Ah! dit-il au moment de le lui offrir, n'oublions pas le cyclamen. Il doit y en avoir dans ces gazons... Non, non, Mila, ne cherche pas; je veux les cueillir moi-même, pour que la princesse ait du plaisir à respirer mon bouquet. Car tu lui diras qu'il vient de moi, et que c'est la seule galanterie que je me sois permise avec toi, après un tête-à-tête de deux heures dans ma maison.