La jeune fille rentra après avoir obéi aux ordres de sa maîtresse. Michel était rassuré, Agathe était seule avec sa femme de chambre. Mais il était enfermé, lui! et comment sortirait-il? ou comment expliquerait-il sa présence si on le découvrait ainsi caché à la porte de la princesse?
«Je dirai la vérité, pensa-t-il sans s'avouer à lui-même que ce n'était que la moitié de la vérité. Je raconterai que j'ai vu le Piccinino escalader le mur du parc, et que je suis venu pour défendre celle que j'adore contre un homme auquel je ne me fie point.»
Mais il se promit d'attendre que la suivante se fût retirée, car il ne savait pas si elle avait la confiance entière de sa maîtresse, et si elle n'incriminerait point cette marque de leur intimité.
Peu d'instants après, Agathe la congédia en effet; il se fit un bruit de portes et de pas, comme si cette femme fermait toutes les issues en se retirant. Ne voulant point tarder à se montrer, Michel entra résolument dans la chambre d'Agathe, mais il s'y trouva seul. Avant de se coucher, la princesse était entrée dans son oratoire, et Michel l'apercevait, agenouillée sur un coussin de velours. Elle était vêtue d'une longue robe blanche flottante; ses cheveux noirs tombaient jusqu'à ses pieds, en deux grosses nattes dont le poids eût gêné son sommeil si elle les eût gardées la nuit autour de sa tête. Un faible reflet de lampe sous un globe bleuâtre l'éclairait d'une lueur transparente et triste qui la faisait ressembler à une ombre. Michel s'arrêta saisi de crainte et de respect.
Mais, comme il hésitait à interrompre sa prière et se demandait comment il éveillerait son attention sans l'effrayer, il entendit ouvrir la porte de la petite galerie, et des pas, si légers qu'il fallait l'oreille d'un jaloux pour les distinguer, s'approcher de la chambre d'Agathe. Michel n'eut que le temps de se jeter derrière le lit d'ébène sculpté et incrusté de figurines d'ivoire. Ce lit n'était pas collé à la muraille comme les nôtres, mais isolé, comme il est d'usage dans les pays chauds, et le pied tourné vers le centre de l'appartement. Entre le mur et le dossier élevé de ce meuble antique, il y avait donc assez de place pour que Michel pût se tenir caché. Il n'osa se baisser, dans la crainte d'agiter les rideaux de satin blanc brodés en soie mate. Il n'avait plus le temps de prendre beaucoup de précautions. Le hasard le servit, car, malgré le coup d'œil rapide et curieux que le Piccinino promena dans l'appartement, ce dernier ne vit aucun désordre, aucun mouvement qui pût trahir la présence d'un homme arrivé avant lui.
Il allait pourtant se livrer à une prudente perquisition lorsque la princesse, avertie par le bruit léger de ses pas, se leva à demi en disant: «Est-ce toi, Nunziata?»
Ne recevant pas de réponse, elle écarta la portière qui lui cachait à demi l'intérieur de sa chambre à coucher, et vit le Piccinino debout en face d'elle. Elle se leva tout à fait et resta immobile de surprise et d'effroi.
Mais, sachant bien qu'elle ne devait pas trahir sa pénible émotion en présence d'un homme de ce caractère, elle garda le silence pour que sa voix altérée ne révélât rien, et elle marcha vers lui, comme si elle attendait qu'il lui expliquât son audacieuse visite.
Le Piccinino mit un genou en terre, et, lui présentant un parchemin plié:
«Madame, dit-il, je savais que vous deviez être dans une grande inquiétude à propos de cet acte important, et je n'ai pas voulu remettre jusqu'à demain pour vous le rapporter. Je suis venu ici dans la soirée; mais vous étiez absente, et j'ai dû attendre que vous fussiez rentrée. Pardonnez si ma visite est un peu contraire aux convenances du monde où vous vivez; mais Votre Altesse n'ignore pas que je suis forcé d'agir en toutes choses, et en cette occasion particulièrement, avec le plus grand secret.