Michel resta atterré. Fra-Angelo ne perdit pas sa présence d'esprit, bien que sa poitrine, oppressée par de rudes sanglots, exhalât des rugissements rauques et déchirants. Il souleva une énorme pierre qui fermait l'entrée d'une des mille grottes creusées jadis dans le grès, pour en tirer les matériaux de la forteresse. Il entoura soigneusement le corps de Magnani des plis du froc qui le couvrait, et, l'ayant ainsi enseveli provisoirement, il referma la grotte avec la pierre.
Ensuite il prit le bras de Michel et l'emmena avec le Piccinino à quelque cent pas de là, dans une grotte plus vaste qui servait d'habitation à une misérable famille. Michel eût pu reconnaître, dans l'homme qui vint les rejoindre peu d'instants après, un des paysans alliés de la bande; mais Michel ne comprenait rien et ne reconnaissait personne.
Le paysan aida le moine à panser la blessure du Piccinino, qui était profonde et qui commençait à le faire souffrir, au point qu'il avait besoin de toute sa volonté pour cacher ses angoisses.
Fra-Angelo était meilleur chirurgien que la plupart de ceux de son pays qui en portaient le diplôme. Il fit subir au Piccinino une cruelle mais rapide opération, pour extraire la balle. Le patient ne proféra pas une plainte, et Michel ne retrouva la notion de la réalité qu'en le voyant pâlir et grincer les dents:
«Mon frère, dit-il en prenant sa main crispée, allez vous donc mourir aussi?
—Plût au ciel que je fusse mort à la place de ton ami! répondit Carmelo avec une sort de cruauté envers lui-même. Je ne souffrirais plus, et je serais pleuré. Au lieu que je souffrirai toute ma vie, et ne serai regretté de personne!
—Ami, dit le moine en jetant la balle par terre, est-ce ainsi que tu reconnais le dévouement de ton frère?
—Mon frère, répéta le Piccinino en portant la main de Michel à ses lèvres, tu ne l'as pas fait par affection pour moi, je le sais; tu l'as fait pour ton honneur. Eh bien! tu es vengé de ma haine; car tu conserves la tienne, et moi, je suis condamné à t'aimer!»
Deux larmes coulèrent sur la joue livide du bandit. Était-ce un mouvement de sensibilité véritable, ou la réaction nerveuse qui succède à la tension violente de la douleur physique? Il y avait sans doute de l'un et de l'autre.
Le paysan proposa un remède étrange que Fra-Angelo accepta avec un grand empressement. C'était une vase bitumineuse que l'on trouvait au fond d'une source voisine, sous une eau saumâtre chargée de soufre. Les gens du pays la recueillent et la conservent dans des pots de grès pour en faire des emplâtres, c'est leur panacée. Fra-Angelo en fit un appareil qu'il posa sur la blessure du bandit. Puis, l'ayant lavé et couvert de quelques hardes qu'on acheta sur l'heure au paysan, ayant aussi lavé Michel et lui-même du sang dont ils avaient été couverts dans le combat, il fit avaler quelques gorgées de vin à ses compagnons, plaça Carmelo sur le mulet de leur hôte, donna à ce dernier une bonne somme en or, pour lui montrer qu'il y avait de l'avantage à servir la bonne cause, et le quitta en lui faisant jurer qu'il irait chercher, la nuit suivante, le corps de Magnani pour lui donner la sépulture avec autant de respect que s'il eût été son propre fils!