—Ou bien encore, ajouta Barbagallo, quelque négociant levantin. Quand ces gens-là quittent leur costume pour s'habiller à l'européenne, on ne les reconnaît plus. A-t-il acheté son billet à la porte? C'est ce que vous ne devez permettre à personne.
—Il avait son billet à la main, je l'ai vu le présenter ouvert, et le contrôleur a même dit: «La signature de Son Altesse.»
Michel n'avait pas écouté cette discussion; il était déjà loin sur le chemin de Catane.
Il regagna son pauvre logis et s'assit sur son lit; mais il oublia de se coucher. En rejetant en arrière sa chevelure, dont le poids lui brûlait le front, il en fit tomber une petite fleur. C'était une fleur de cyclamen blanc. Comment s'était-elle brisée et accrochée à ses cheveux? Il n'y avait pas de quoi s'étonner ni s'inquiéter beaucoup. Le lieu où il avait travaillé, remué, passé et repassé cent fois, était tapissé, en mille endroits, de tant de fleurs de toutes sortes!
Michel ne s'en souvint pourtant pas. Il se rappela seulement un énorme bouquet de cyclamen que la princesse de Palmarosa tenait à la main, au moment où il s'était penché avec agitation pour la lui baiser. Il approcha cette fleur de ses lèvres; elle exhalait une odeur enivrante. Il prit sa tête à deux mains. Il lui sembla qu'il devenait fou.
IX.
MILA.
Le trouble qu'éprouvait notre jeune peintre avait deux causes qui tenaient, l'une à une sorte de jalousie absurde qui venait de s'emparer de lui, comme un accès de fièvre, à propos de la princesse Agathe; l'autre à l'inquiétude de n'avoir pas obtenu le suffrage de cette noble dame à propos de ses peintures. On pense bien que ce n'était pas l'amour du gain, le désir d'être payé plus ou moins largement qui l'agitait ainsi. Tant qu'il avait été dans sa fièvre de production, il s'était fort peu occupé de l'opinion personnelle de la signora; il n'avait songé qu'à réussir, qu'à se contenter lui-même; puis, ayant à peu près réussi à ses propres yeux, et n'ayant pas encore vu sa mystérieuse patronne, il s'était demandé avec plus d'espoir que d'effroi s'il trouverait assez de juges éclairés dans ce pays pour enter sa réputation sur un essai de ce genre. En somme, il avait eu tant à faire jusqu'au dernier moment qu'il n'avait pu encore se rendre bien compte de l'anxiété de son esprit.
Quand il se vit seul, il s'aperçut qu'il souffrait étrangement de savoir qu'on était en train de le juger, et de ne pouvoir être là. Qui l'en empêchait? Aucune consigne relative à sa chétive position dans le monde, mais une fausse honte poignante, et qu'il ne se sentait pas la force de surmonter.
Pourtant Michel n'était pusillanime, ni comme homme, ni comme artiste. Malgré son jeune âge, il avait déjà beaucoup réfléchi sur les chances de son avenir, et il résumait déjà d'une manière assez serrée le chapitre des succès et des revers attachés à sa destinée. En se sentant saisi de défaillance au début, il s'étonna et chercha à se combattre. Mais plus il s'interrogea, plus il reconnut sa faiblesse sans vouloir s'en avouer la cause. Nous la dirons donc au lecteur.