—Que vous importe? répondit-il en lui tournant le dos et haussant les épaules.
—Vous ne devez pas être ici, reprit Barbagallo prêt à perdre patience, mais se contenant assez pour parler bas.
—Vous y êtes bien, vous! répondit Michel en le regardant avec des yeux enflammés de colère, espérant s'en débarrasser par l'intimidation.»
Mais Barbagallo avait sa bravoure à lui; il se fût laissé cracher au visage plutôt que de manquer d'un iota à ce qu'il regardait comme son devoir.
«Moi, Monsieur, dit-il, je fais mon service; allez faire le vôtre. Je suis fâché de vous contrarier; mais il faut que chacun se tienne à sa place. Oh! ne faites pas l'insolent! Où est votre carte d'entrée? Vous n'avez pas de carte d'entrée, je le sais. Si l'on vous a permis de voir la fête, c'est apparemment à condition que vous veillerez au service comme votre père, au buffet, au luminaire... voyons, de quoi vous a-t-on chargé? Allez trouver le maître d'hôtel du palais pour qu'il vous emploie, et, s'il n'a plus besoin de vous, allez-vous-en, au lieu de regarder les dames sous le nez.»
Maître Barbagallo parlait toujours assez bas pour n'être entendu que de Michel; mais ses yeux courroucés et sa gesticulation convulsive en disaient assez, et déjà l'attention se fixait sur eux. Michel était bien résolu à se retirer, car il sentait qu'il n'avait aucun moyen de résister à la consigne. Frapper un vieillard lui faisait dégoût, et pourtant jamais il ne sentit le sang populaire lui démanger plus fort au creux de la main. Il eût cédé en souriant à une impertinence tournée poliment; mais, ne sachant que faire pour sauver sa dignité de cette ridicule atteinte, il crut qu'il allait mourir de rage et de honte.
Barbagallo menaçait déjà, à demi-voix, d'appeler main-forte pour vaincre sa résistance. Les personnes qui les serraient de près regardaient d'un air de surprise railleuse ce jeune homme inconnu aux prises avec le majordome du palais. Les dames froissaient leurs atours, en se rejetant sur la foule environnante, pour s'éloigner de lui. Elles pensaient que c'était peut-être quelque filou qui s'était introduit dans le bal, ou quelque intrigant audacieux qui allait faire un esclandre.
Mais au moment où le pauvre Michel allait tomber évanoui de colère et de douleur, car le sang bourdonnait déjà dans ses oreilles et ses jambes fléchissaient, un faible cri, qui partit à deux pas de lui, ramena tout le sang vers son cœur. Ce cri, il l'avait déjà entendu, à ce qu'il lui semblait, mêlé de douleur, de surprise et de tendresse, au milieu de son sommeil, le soir de son arrivée au palais. Par un instinct de confiance et d'espoir qu'il ne put s'expliquer à lui-même, il se retourna vers cette voix amie et s'élança au hasard comme pour chercher un refuge dans le sein qui l'exhalait. Tout à coup il se trouva auprès de la princesse, et sa main dans la sienne, qui tremblait en la serrant avec force. Ce mouvement et cette émotion mutuelle furent aussi rapides que le passage d'un éclair. Les spectateurs étonnés s'ouvrirent devant la princesse, qui traversa la salle, appuyée sur Michel, laissant là son danseur au milieu de son salut final, l'intendant effaré, qui eût voulu se cacher sous terre, et les assistants qui riaient de la surprise du bonhomme et jugeaient que Michel était quelque jeune étranger de distinction nouvellement arrivé à Catane, envers qui la princesse se hâtait de réparer délicatement, et sans explication inutile, la bévue de son majordome.
Quand madame Agathe fut arrivée au bas du grand escalier, où il y avait peu de monde, elle avait repris tout son calme; mais Michel tremblait plus que jamais.
«Sans doute elle va me mettre elle-même à la porte, pensait-il, sans que personne puisse comprendre son intention. Elle est trop grande et trop bonne pour ne pas me soustraire aux insultes de ses laquais et au mépris de ses hôtes; mais l'avis qu'elle va me donner n'en sera pas moins mortel. Ici peut-être finit tout mon avenir, et le naufrage de la vie que j'ai rêvée est là sur le seuil de son palais.»