—Et pourquoi donc cette timidité exagérée? répondit le marquis en attachant sur les yeux de Michel des yeux d'une intelligence pénétrante, où quelque chose de sévère se mêlait à la bonté; Michel craindrait-il que vous ou moi le fissions rougir de n'être pas encore aussi respectable que son père? Vous êtes jeune, mon enfant, et personne ne peut exiger de vous les vertus qui font admirer et chérir le noble Pier-Angelo; mais votre intelligence et vos bons sentiments suffisent pour que vous entriez partout avec confiance, sans être forcé de vous effacer dans l'ombre de votre père. Pourtant, rassurez-vous, votre père m'a déjà promis de venir dîner avec moi après-demain. Ce jour vous convient-il pour l'accompagner?»
Michel ayant accepté, en s'efforçant de cacher son trouble et sa surprise sous un air aisé, le marquis ajouta:
«Maintenant, permettez-moi de vous dire que nous dînerons ensemble en cachette: votre père a été accusé jadis; moi je suis mal vu du gouvernement; nous avons encore des ennemis qui pourraient nous accuser de conspirer.
—Allons, bonsoir, Michel-Ange, et à bientôt! dit la princesse, qui remarquait fort bien la stupéfaction de Michel; fais-nous la charité de croire que nous savons apprécier le vrai mérite, et que, pour nous apercevoir de celui de ton père, nous n'avons pas attendu que le tien se révélât. Ton père est notre ami depuis longtemps, et s'il ne mange pas tous les jours à ma table, c'est que je crains de l'exposer à la persécution de ses ennemis en le mettant en vue.»
Michel se sentit troublé et décontenancé, quoiqu'en cet instant il n'eût voulu, pour rien au monde, paraître ébloui des soudaines faveurs de la fortune; mais dans le fond il se sentait plutôt humilié que ravi de la leçon affectueuse qu'il venait de recevoir. «Car c'en est une, se disait-il lorsque la princesse et le marquis, accostés par d'autres personnes, se furent éloignés en lui faisant un signe d'adieu amical; ils m'ont fait fort bien comprendre, ces grands seigneurs esprits forts et philosophes, que leur bienveillance était un hommage rendu à mon père plus qu'à moi-même. C'est moi qu'on invite à cause de lui, et non lui à cause de moi; ce n'est donc pas mon propre mérite qui m'attire ces distinctions, mais la vertu de mon père! O mon Dieu! pardonnez-moi les pensées d'orgueil qui m'ont fait désirer de commencer ma carrière loin de lui! J'étais insensé, j'étais criminel; je reçois un enseignement profond de ces grands seigneurs, auxquels je voulais imposer le respect de mon origine, et qui l'ont, ou font semblant de l'avoir plus avant que moi dans le cœur.»
Puis, tout à coup, l'orgueil blessé du jeune artiste se releva de cette atteinte. «J'y suis! s'écria-t-il après avoir rêvé seul quelques instants. Ces gens-ci s'occupent de politique. Ils conspirent toujours. Peut-être qu'ils n'ont pas même pris la peine de regarder mes peintures, ou qu'ils ne s'y connaissent pas. Ils choient et flattent mon père qui est un de leurs instruments, et ils cherchent aussi à s'emparer de moi. Eh bien! s'ils veulent réveiller dans mon sein le patriotisme sicilien, qu'ils s'y prennent autrement et n'espèrent pas exploiter ma jeunesse sans profit pour ma gloire! Je les vois venir; mais eux, ils apprendront à me connaître. Je veux bien être victime d'une noble cause, mais non pas dupe des ambitions d'autrui.»
XV.
AMOUR ROMANESQUE.
«Mais, se disait encore Michel, les patriciens sont-ils tous de même dans ce pays-ci? L'âge d'or règne-t-il à Catane, et n'y a-t-il que les valets qui conservent l'orgueil du préjugé?»
L'intendant venait de passer près de lui et de le saluer d'un air triste et accablé. Sans doute il avait été réprimandé, ou il s'attendait à l'être.