«Il y a de cela cinq ans, Michel! Le palais que tu vois aujourd'hui si brillant, si ouvert et si rempli de monde, était encore, il y a un mois, ce qu'il était à l'époque que je te raconte, ce qu'il avait été déjà depuis cinq ans qu'elle était libre et orpheline, ce qu'il sera peut-être de nouveau demain. C'était un tombeau où elle semblait s'être ensevelie vivante. Toutes les richesses aujourd'hui étalées aux regards, étaient enfouies dans l'obscurité et sous la poussière, comme des reliques dans un caveau funèbre. Deux ou trois serviteurs, tristes et silencieux, marchaient sans bruit dans les longues galeries fermées au soleil et à l'air extérieur. Partout, d'épais rideaux tendus devant les fenêtres, des portes rouillées qui ne tournaient plus sur leurs gonds, un air d'abandon solennel, des statues qui se dressaient, dans l'ombre, comme des spectres; des portraits de famille qui vous suivaient du regard, d'un air de méfiance: j'eus peur, et pourtant j'avançai toujours. La maison n'était pas gardée comme je m'y attendais. Elle avait, pour sentinelles invisibles, sa réputation de tristesse inhospitalière et l'effroi de sa propre solitude. J'y portais l'audace insensée de mes vingt ans, la témérité funeste d'un cœur épris d'avance et courant à sa perte.
Je pleurais, la tête dans mes mains. ([Page 39.])
«Par un hasard qui tient de la fatalité, je ne fus interrogé par personne. Les rares serviteurs de cette maison lugubre ne me virent pas, ou ne songèrent point à m'empêcher d'avancer, s'en remettant peut-être à quelque cerbère plus intime de la patronne, qui devait garder la porte de ses appartements, et qui, par miracle, ne s'y trouva point.
«L'instinct ou la destinée me guidaient. Je traversai plusieurs salles, je soulevai des portières lourdes et poudreuses; je franchis une dernière porte ouverte, je me trouvai dans une pièce fort riche, où un grand portrait d'homme occupait un panneau en face de moi. Je m'arrêtai. Ce portrait fit passer un frisson dans mes veines.
«Je le reconnaissais d'après la description que mon père m'en avait faite, car l'original de ce portrait défrayait encore alors les histoires et les propos de notre peuple, beaucoup plus que les singularités de la princesse. C'était le portrait de Dionigi Palmarosa, le père de madame Agathe, et il faut que je te parle de cet homme terrible, Michel; car peut-être ne l'as-tu pas encore entendu nommer dans ce pays, où on ne le nomme qu'en tremblant. Je m'aperçois aussi que j'aurais dû t'en parler plus tôt, car la haine et l'effroi qu'inspire sa mémoire t'auraient un peu expliqué la méfiance et même la malveillance dont, malgré toutes ses vertus, sa fille porte encore la peine dans l'esprit de certaines personnes de notre condition.
«Le prince Dionigi était un caractère farouche, despotique, cruel et insolent. L'orgueil de sa race le rendait presque fou, et toute marque de fierté ou de résistance chez ses inférieurs était punie avec une morgue et une dureté inconcevables. Vindicatif à l'excès, il avait, dit-on, tué de sa propre main l'amant de sa femme, et fait mourir cette malheureuse dans une sorte de captivité. Haï de ses pareils, il l'était encore plus des pauvres gens, qu'il secourait pourtant, dans l'occasion, avec une libéralité seigneuriale, mais avec des formes si humiliantes, qu'on se sentait avili par ses bienfaits.
«Tu comprendras mieux désormais le peu de sympathie qu'a conquis et recherché sa fille. Il me semble, moi, que la contrainte où elle a passé sa première jeunesse, sous la loi d'un père aussi détestable, doit nous expliquer la réserve de son caractère et cette espèce d'étiolement ou de refoulement prématuré de son cœur. Sans doute elle craint de réveiller bien des aversions attachées au nom qu'elle porte, en se communiquant à nous, et, si elle évite le commerce des humains, il y a à cela des motifs qui devaient exciter la compassion et l'intérêt des âmes justes.
«Un seul et dernier fait te fera connaître l'humeur du prince Dionigi. Il y a environ quinze ou seize ans, je crois (cela est resté vague dans mes souvenirs d'enfance), un jeune montagnard attaché à son service, poussé à bout par la rudesse de son langage, haussa, dit-on, les épaules, en lui tenant l'étrier pour descendre de cheval; ce garçon était brave et probe, mais fier et violent aussi. Le prince le frappa outrageusement. Une haine profonde s'alluma entre eux, et l'écuyer (il s'appelait Ercolano), quitta le palais Palmarosa en disant qu'il savait le grand secret de la famille et qu'il serait bientôt vengé. Quel était ce secret? Il n'eut pas le temps de le divulguer, et personne ne l'a jamais su; car, le lendemain matin, on trouva Ercolano assassiné au bord de la mer, avec un poignard aux armes de Palmarosa, dans la poitrine... Ses parents n'osèrent demander justice, ils étaient pauvres!»
Magnani en était là lorsque l'ombre pâle qu'ils avaient déjà vue errer sur la terrasse du palais, traversa de nouveau le parterre et rentra dans l'intérieur. Michel frémit de la tête aux pieds.