Michel avait vu à Rome de beaux capucins, parfumés sous leur froc, et traînant avec une solennité poétique leurs sandales tout auprès de la pantoufle sacrée du saint-père. Les pauvres moines de Sicile lui parurent bien malpropres, bien grotesques et tant soit peu cyniques, lorsqu'ils s'abattirent, comme une nuée de corbeaux avides et de pies babillardes, sur les miettes de ce festin. Cependant, quelques-uns lui plurent par leur physionomie hardie et intelligente. C'était encore le peuple sicilien sous la bure du cloître, noble race que le joug fait plier et ne peut jamais rompre.

Le jeune artiste était rentré dans la salle de bal pour assister à ce curieux spectacle, et il en observait les incidents avec l'attention d'un peintre qui fait son profit de tout. Il remarqua surtout un de ces moines qui avait le capuchon rabattu jusque sur le bout de sa barbe, et qui ne mendiait pas. Il s'éloignait des autres et se promenait dans la salle, comme s'il se fût plus intéressé au local de la fête qu'au profit qu'il pouvait en retirer. Michel essaya plusieurs fois d'apercevoir ses traits, et de juger, à sa physionomie, si l'intelligence d'un artiste ou les regrets d'un homme du monde se cachaient sous ce froc. Mais ce ne fut qu'une seule fois, et à la dérobée, qu'il put le voir écarter son capuchon, et il fut frappé de sa laideur repoussante. Au même instant, les yeux du moine se portèrent sur lui avec une expression de curiosité malveillante, et s'en détournèrent aussitôt, comme si cet homme eût craint d'être surpris en examinant les autres.

«J'ai déjà vu cette laide figure quelque part, dit Michel à sa sœur, qui se tenait près de lui.

—Tu appelles cela une figure? répondit la jeune fille. Je n'ai vu qu'une barbe de bouc, des yeux de chouette et un nez qui ressemble à une vieille figue écrasée... Tu ne feras pas son portrait, j'espère?

—Mila, tu connais, disais-tu tout à l'heure, plusieurs de ces moines pour les avoir vus quêter dans le faubourg: n'as-tu jamais rencontré celui-ci?

—Je ne le crois pas; mais, si tu es désireux de savoir son nom, ce sera très-facile, car voici un frère qui me le dira.»

Et la jeune fille courut à la rencontre d'un moine qui arrivait le dernier, sans besace et sans âne, avec une petite escarcelle seulement. C'était un grand et bel homme, entre deux âges; sa barbe était encore noire comme de l'ébène, quoique sa couronne de cheveux commençât à blanchir. Le noir de ses yeux vifs, la noblesse de son nez aquilin et le sourire de sa bouche vermeille, annonçaient une belle santé jointe à un caractère heureux et ferme. Il n'avait ni la maigreur maladive ni l'obésité ridicule de la plupart de ses confrères. Son vêtement marron était propre, et il le portait avec une certaine majesté.

Ce capucin gagna, dès les premiers regards, la confiance de Michel; mais il fut subitement courroucé de voir Mila sauter presque à son cou, et lui prendre la barbe dans ses deux petites mains, en riant et en feignant de vouloir l'embrasser malgré lui.

«Allons, petite, modère-toi, dit le frère en la repoussant avec une douceur paternelle. J'ai beau être ton oncle, on ne doit pas embrasser un moine.»

Michel se souvint alors du capucin Paolo-Angelo, dont son père lui avait si souvent parlé, et qu'il n'avait encore jamais vu. Fra-Angelo était, par le sang comme par le cœur, le frère de Pier-Angelo. C'était le plus jeune des oncles de Michel. Son intelligence et la dignité de son caractère faisaient l'orgueil de la famille, et, dès que Pier-Angelo l'aperçut, il courut prendre Michel pour le lui présenter.