—Et pourquoi? Il paraît que Max est retrouvé, que Gurck l'a vu, lui a parlé...
—Allons donc! allons donc! allez conter de pareilles folies aux vieilles femmes du faubourg! Est-ce qu'on retrouve ainsi du jour au lendemain un homme perdu depuis quinze ans?
—Il est vrai qu'on peut trouver un imposteur qui, pour quelque argent, au moyen d'une ressemblance et de faux papiers...
—Bah! on ne se donne pas tant de peine, dit à voix basse le marquis de Lucioli en regardant Julien d'un air d'intelligence. On ouvre la porte du pavillon au duc de Gurck et on s'explique. Quel est donc l'homme qui, en pareille circonstance, ne se déclarerait pas satisfait? Vous connaissez le pavillon, monsieur le comte?
—Pas plus que vous, monsieur le marquis, répondit Julien d'un ton sec.»
Il courut à la maison de Spark. Il y entra sans effort; elle était déserte; il y attendit le jour. Spark ne revint pas. Accablé de fatigue, il prit le parti d'aller louer une chambre dans une auberge. Quand il se fut un peu reposé, il courut au palais et se rendit à son appartement. Il y trouva l'abbé Scipione, qui le reçut avec politesse et lui dit: «Vous me voyez empressé à mettre en ordre vos effets afin de les emballer et de les faire transporter au lieu que vous m'indiquerez. Son Altesse nous a fait savoir que des événements survenus dans votre famille vous forçaient à nous quitter. Vous m'en voyez pénétré de regret et occupé à m'installer dans cet appartement; car la volonté de notre très-gracieuse souveraine est de me faire reprendre les fonctions de secrétaire intime que j'occupais avant Votre Excellence.»
Saint-Julien, trop orgueilleux pour montrer sa douleur, indiqua à l'abbé l'auberge où il s'était installé provisoirement, et fit demander la Ginetta; celle-ci lui fit répondre qu'elle était malade. Il demanda directement audience à la princesse; elle fit répondre qu'elle n'avait pas le temps. Son refus fut accompagné cependant d'une phrase polie, mais glaciale.
Saint-Julien retourna au faubourg et vit le menuisier propriétaire de la maison de Spark. Il apprit de lui que le jeune Allemand était parti et ne reviendrait que dans quelques mois.
Julien résolut d'attendre quelques jours avant de faire de nouvelles tentatives pour obtenir sa grâce. Il resta tristement à l'auberge, attendant d'heure en heure un message de la cour. Enfin il se décida à retourner au palais. Les personnes qui le rencontrèrent l'abordèrent poliment, mais lui témoignèrent une extrême surprise de ce qu'il n'était point encore parti. Il essaya de pénétrer jusqu'à la princesse; mais ce fut impossible, et pendant trois jours ses demandes furent repoussées avec une politesse et une indifférence aussi cruelles l'une que l'autre.
Le soir du troisième jour il s'avisa d'aller trouver maître Cantharide et de s'humilier jusqu'à le prier d'intercéder pour lui.