—Dites, Julien, répondit-elle tranquillement.

—Eh bien, je vous dirai, Madame, que cela ne peut pas durer et qu'il faut que je parte. Vous me traitez avec confiance, et je n'en suis pas digne; vous m'accablez de bontés, et je suis ingrat. Au lieu de me borner à vous servir et à vous chérir en silence, je m'inquiète de toutes vos actions. Je vous soupçonne des plus infâmes turpitudes, je vous épie comme si j'étais chargé de vous assassiner. Je questionne vos gens, j'interroge vos regards, je commente vos paroles, je hais votre parure; je voudrais tuer tous ceux qui vous admirent. Je suis jaloux, jaloux et méfiant! Moquez-vous! oh! oui, moquez-vous! Je me moque de moi-même bien plus amèrement que personne ne le fera. Depuis trois jours surtout je suis fou, complètement fou. Je suis à chaque instant sur le point de vous adresser des reproches et de vous demander compte de mes tourments! Moi à vous! moi, votre valet!... Madame, je sais que je suis votre valet...

—Vous prenez trop de peine, interrompit la princesse. Je ne pense pas à vous humilier, ces moyens sont bons pour qui n'en a pas d'autres. Vous n'êtes point mon valet, Monsieur, et vous ne le serez jamais. Je croyais m'être expliquée assez clairement tout à l'heure à cet égard. D'ailleurs, quand même vous le seriez, il y aurait un cas où vous auriez le droit de me parler comme vous le faites. Savez-vous lequel?

—Dites, Madame, je n'ai plus peur: je suis perdu!

—Je vous le dirai sans colère et sans mépris. Ce cas, Julien, c'est celui où je vous aurais encouragé pendant seulement... combien dirai-je? cinq minutes?... Est ce trop?

—Votre moquerie est sanglante, Madame, et je l'ai méritée! Non, vous ne m'avez pas encouragé pendant cinq minutes; vous ne m'avez pas adressé un regard, pas une syllabe qui m'ait donné droit d'espérer...

—À moins que vous n'ayez pris pour des preuves de mon amour ou pour des avances de ma coquetterie les attentions et les soins d'une honnête amitié, les témoignages d'une loyale estime... On m'avait souvent dit que les femmes au-dessous de cinquante ans n'avaient pas le droit d'agir comme je le fais; que la franchise ne leur servait à rien; que leur témoignage n'était pas reçu devant la prétendue justice du bon sens: j'en avais fait l'expérience... mais avec qui? avec des sots et des lâches. Je vous prenais pour un homme capable de me juger.

—Madame, Madame, vous êtes injuste! Vous m'avez interrogé d'un ton d'autorité, vous avez été au-devant de mes aveux. Tout mon tort est donc de n'avoir pas menti quand vous m'avez dit tout à l'heure: Si tu es amoureux, c'est de moi.

—Votre tort n'est pas de me le dire, Julien, mais c'est de l'être.

—Croyez-vous donc que de tels sentiments se commandent?