Alors, s'apercevant qu'elle avait les épaules nues, elle n'en témoigna pas un grand trouble et lui dit: «Mon cher enfant, je te prie de me donner un châle, et puis tu m'expliqueras ce qui t'afflige et te trouble si fort.»
Saint-Julien pensa qu'elle ne lui demandait son châle que pour qu'il songeât à admirer ses épaules. Il l'entoura de ses bras en s'écriant: «Restez ainsi, restez ainsi, écoutez-moi!
—Julien! vous êtes égaré, lui dit-elle en le repoussant avec douceur; il est impossible que vous n'ayez pas quelque chose d'extraordinaire: dites-moi donc vite ce que c'est; car vous m'effrayez, et je ne vous reconnais plus.
—Bon! pensa Julien, elle fait semblant d'oublier son châle; elle fait semblant de ne pas me comprendre pour que je m'enhardisse davantage. Elle veut avoir l'air de se laisser surprendre; le moment est venu, et elle m'aide merveilleusement.
—Ô Quintilia! s'écria-t-il, ne sais-tu pas que je t'adore et que je perds la raison en voulant essayer de me vaincre? Ne sais-tu pas que cela est au-dessus des forces humaines, et qu'il faut te fléchir ou mourir?»
En même temps qu'il la serrait dans ses bras, il sentit s'allumer en lui les feux du désir; et, oubliant sa haine et son ressentiment, il n'eut plus besoin de feindre. Il la conjura avec ardeur; il déroba sur ses bras nus des baisers brûlants; et comme elle le repoussait sans colère et cherchait à le ramener à la raison par des paroles affectueuses et compatissantes, il crut qu'il pouvait s'enhardir, et il employa la force pour baiser ses cheveux flottants sur son cou. Mais il n'avait pas prévu ce qui arriva.
La princesse se leva tout à coup, et, l'éloignant d'un bras vigoureux, lui dit d'un ton où l'étonnement dominait encore la colère: «Est-ce que votre respect et votre amitié étaient un jeu? aviez-vous donc résolu d'agir ainsi?
—J'ai résolu de vous vaincre, dussé-je expier mon crime par mille morts,» répondit Julien avec exaspération; et se flattant de bien suivre le conseil de Galeotto en redoublant de hardiesse, il l'entoura de nouveau de ses bras.»
Mais la Quintilia était aussi grande et aussi forte que lui: c'était une femme d'une vigueur peu commune et d'un caractère ferme et violent quand on la poussait à bout. Elle le saisit à la gorge et la lui serra d'une main si virile, qu'il tomba pâle et suffoqué à ses pieds. Alors elle s'élança sur lui, lui mit un genou sur la poitrine, et avant qu'il eût eu le temps de se reconnaître, elle fit briller au-dessus de son visage la lame du poignard qui ne la quittait jamais. Saint-Julien pensa à Max et fit un effort pour se dégager. Elle lui posa la pointe du poignard sur les artères du cou en lui disant: «Si tu fais un mouvement, tu es mort.» Et de l'autre main elle agita précipitamment la sonnette dont la torsade dorée pendait du milieu du plafond jusque sur le hamac. Saint-Julien essaya encore de se dégager; il sentit l'acier entrer légèrement dans sa chair, et quelques gouttes chaudes de son sang humecter sa poitrine. «Chien que vous êtes! lui dit Quintilia avec l'accent de la colère et du mépris, prenez soin de votre vie; épargnez-moi le dégoût de vous tuer moi-même.»
Des pas précipités se firent entendre. La sonnette que la princesse avait ébranlée appelait ordinairement dans la chambre de Ginetta; mais, quand elle était secouée avec force, elle donnait l'alarme aux valets couchés dans une autre pièce. En entendant venir ces témoins de sa honteuse défaite, et peut-être ces vengeurs de la princesse outragée, Saint-Julien fit un dernier effort et se dégagea; il en fut quitte pour une coupure peu profonde; et, gagnant la porte par laquelle il était entré, il s'enfuit à toutes jambes.