Ceci est une histoire de paysan. Mais deux personnes riches, ayant reçu de l'éducation, gens de beaucoup de sens et d'habileté dans les affaires, vivant dans le voisinage d'une forêt où elles chassaient fort souvent, m'ont juré, sur l'honneur, avoir vu, étant ensemble, un vieux garde-forestier, de leur connaissance, s'arrêter à un carrefour écarté et faire des gestes bizarres. Ces deux personnes se cachèrent pour l'observer et virent treize loups, dont un énorme alla droit au charmeur et lui fit des caresses; celui-ci siffla les autres, comme on siffle des chiens, et s'enfonça avec eux dans l'épaisseur du bois. Les deux témoins de cette scène étrange n'osèrent l'y suivre et se retirèrent aussi surpris qu'effrayés.

Ceci me fut raconté si sérieusement que je déclare n'avoir pas d'opinion sur le fait. J'ai été élevé aux champs et j'ai cru si longtemps à certaines visions que je n'ai pas eues, mais que j'ai vu subir autour de moi, que, même aujourd'hui, je ne saurais trop dire où la réalité finit et où l'hallucination commence. Je sais qu'il y a des dompteurs d'animaux féroces. Y a-t-il des charmeurs d'animaux sauvages en liberté? Les deux personnes qui m'ont raconté le fait ci-dessus l'ont-elles rêvé simultanément, ou le prétendu sorcier avait-il apprivoisé treize loups pour son plaisir? Ce que je crois fermement, c'est que les deux narrateurs avaient vu identiquement la même chose et qu'ils l'affirmaient avec sincérité.

Dans le Morvan, les ménétriers sont meneux de loups. Ils ne peuvent apprendre la musique qu'en se vouant au diable, et souvent leur maître les bat et leur casse leurs instruments sur le dos, quand ils lui désobéissent. Les loups de ce pays-là sont aussi les sujets de Satan; ce ne sont pas de vrais loups. La tradition de la lycanthropie se serait mieux conservée là que dans le Berry.

Il y a une cinquantaine d'années, les sonneurs de musette et de vielle étaient encore sorciers dans la vallée Noire. Ils ont perdu cette mauvaise réputation; mais on raconte encore l'histoire d'un maître sonneur qui avait tant de talent et menait une conduite si chrétienne, que le curé de sa paroisse le faisait jouer à la grand'messe durant l'élévation. Il jouait des airs d'église, ce qui entrait bien dans l'éducation musicale des ménétriers de ce temps-là, mais ce qui leur était rarement permis par les curés, à cause de leurs pratiques secrètes, qui n'étaient pas, disait-on les plus catholiques du monde.

Le grand Julien, de Saint-Août, avait donc ce privilège d'exception, et «quand il sonnait à la messe, c'était merveille de l'ouïe.», et la paroisse se faisait honneur de lui.

«Une nuit, comme il revenait de jouer, trois jours durant, à une noce de campagne, il rencontra, dans la brande, une musette qui jouait toute seule; d'autres disent que c'était le vent qui en jouait.

Etonné de voir cette musette toute reluisante d'argent, qui venait à lui sans qu'aucune personne la fit aller, il s'arrêta et eut peur. La musette passa à côté de lui, comme si elle ne le voyait pas, et continua de sonner d'une si belle manière que jamais Julien n'avait rien entendu de pareil, et qu'il se sentit, du coup, tout affolé de jalousie.

Voilà donc qu'au lieu de passer, comme un homme raisonnable, il se retourne et suit cette cornemuse pour l'écouter et pour tâcher de retenir l'air qu'elle disait et qu'il était dépité de ne pas savoir.

Il la suivit d'abord d'un peu loin, et puis d'un peu plus près, et puis, enfin, il s'enhardit jusqu'à sauter dessus et la vouloir prendre; car de voir un si beau et si bon instrument sans maître, il y avait de quoi tenter un homme qui faisait son métier de musiquer.

Mais la cornemuse monta en l'air et continua de jouer, sans qu'il pût l'aveindre, et il s'en retourna chez lui en grand souci et même en grand chagrin. Et quand on lui demanda, les jours d'après, pourquoi il paraissait en peine et malade, il répondait: L'air de la nuit sonne mieux que moi; ce n'était pas la peine d'apprendre!