—Eh bien, donc! est-ce que je te viens enjôler comme une coureuse de nuit? Est-ce que je ne viens pas chez toi décemment revêtue de ma belle chevelure d'argent fin, et parée comme une fiancée? C'est à la messe de la nuit que je te veux conduire, et rien n'est si salutaire pour l'âme d'un vivant que le mariage avec une belle morte comme je suis. Allons, viens-tu? Je n'ai pas de temps à perdre en paroles. Et elle fit mine d'emmener le berger hors de son parc. Mais il recula tout effrayé, disant:—Nenni, ma bonne dame, c'est trop d'honneur pour un pauvre homme comme moi, et d'ailleurs j'ai fait vœu à saint Ludre, mon patron, d'être garçon le restant de mes jours.

Le nom du saint, mêlé au refus du berger, mit la vieille en fureur. Elle se prit à sauter en grondant comme une tempête et à faire tourbillonner sa chevelure qui, en s'écartant, laissa voir son corps noir et velu. Le pauvre Ludre (c'était le nom du berger) recula d'horreur en voyant que c'était le corps d'une chèvre, avec la tête, les pieds et les mains d'une femme caduque.

—Retourne au diable, la laide sorcière! s'écria-t-il; je te renie et te conjure au nom du…

Il allait faire le signe de la croix, mais il s'arrêta jugeant que c'était inutile, car au seul geste de sa main la diablesse avait disparu, et il ne restait d'elle qu'une petite flammette bleue qui voltigeait en dehors du parc.

—C'est bien, dit le berger, faites le flambeau tant qu'il vous plaira, cela m'est fort égal, et je me moque de vos clartés et de vos singeries.

Là-dessus, il se voulut recoucher; mais voilà que ses chiens qui, jusque-là, étaient restés comme charmés, se prirent à venir sur lui en grondant et montrant les dents comme s'ils le voulaient dévorer, ce qui le mit fort en colère contre eux et, prenant son bâton ferré, il les battit comme ils le méritaient pour leur mauvaise garde et leur méchante humeur.

Les chiens se couchèrent à ses pieds en tremblant et en pleurant. On eût dit qu'ils avaient regret de ce que le mauvais esprit les avait forcés de faire. Ludre les voyant apaisés et soumis, se mettait en devoir de se rendormir, lorsqu'il les vit se relever comme des bêtes furieuses et se jeter sur son troupeau. Il y avait là deux cents ouailles qui se prirent de peur et de vertige, sautèrent comme des diables par-dessus la clôture du parc et s'enfuirent à travers champs, courant comme si elles eussent été changées en biches, tandis que les chiens tournés à la rage comme des loups, les poursuivaient en leur mordant les jambes et en leur arrachant la laine qui s'envolait en nuées blanches sur les buissons.

Le berger bien en peine, ne prit pas le temps de remettre ses souliers et sa veste, qu'il avait posés à cause de la grande chaleur. Il se mit à courir après son troupeau, jurant après ses chiens qui ne l'écoutaient point et couraient de plus belle, hurlant comme chiens courants qui ont levé le lièvre, et chassant devant eux le troupeau effarouché.

Et tant coururent, ouailles, chiens et berger, que le pauvre Ludre fit au moins douze lieues autour de la mare aux flambettes, sans pouvoir rattraper son troupeau, ni arrêter ses chiens qu'il eût tués de bon cœur s'il eût pu les atteindre.

Enfin le jour venant à poindre, il fut bien étonné de voir que les ouailles qu'il croyait poursuivre n'étaient autre chose que des petites femmes blanches, longues et menues, qui filaient comme le vent et qui ne semblaient point se fatiguer plus que ne se fatigue le vent lui-même. Quant à ses chiens, il les vit muées en deux grosses coares (corbeaux) qui volaient de branche en branche en croassant.