—Allons, dit M. de La Selle, quelque voleur se sera moqué de nous. C'est ma faute encore plus que la tienne, mon pauvre Luneau, et le plus sage est de ne point se vanter. Le dommage n'est que pour moi, puisque tu ne partages point dans la vente du bétail. J'en saurai prendre mon parti, encore que la chose me gêne un peu. Cela m'apprendra à ne plus m'endormir à cheval.
Luneau voulut en vain porter ses soupçons sur quelques braconniers besogneux de l'endroit.—Non pas, non pas, répondit le brave hobereau; je ne veux accuser personne. Tous les gens du voisinage sont d'honnêtes gens. N'en parlons plus. J'ai ce que je mérite.
—Mais peut-être bien que vous m'en voulez un peu, notre maître…
—Pour avoir dormi? Non, mon ami; si je t'eusse confié la valise, je suis sur que tu te serais tenu éveillé. Je ne m'en prends qu'à moi, et ma foi, je ne compte pas m'en punir par trop de chagrin. C'est assez d'avoir perdu l'argent, sauvons la bonne humeur et l'appétit.
—Si vous m'en croyez, pourtant, notre maître, vous feriez fouiller la Gâgne-aux-Demoiselles.
—La Gâgne-aux-Demoiselles est une fosse herbue qui a bien un demi-quart de lieue de long; ce ne serait pas une petite affaire de remuer toute cette vase, et d'ailleurs qu'y trouverait-on? Mon voleur n'aura pas été si sot que d'y semer mes écus!
—Vous direz ce que vous voudrez, notre maître, mais le voleur n'est peut-être pas fait comme vous penser!
—Ah! Ah! mon grand Luneau, toi aussi tu crois que les demoiselles sont des esprits malins qui se plaisent à jouer de mauvais tours!
—Je n'en sais rien, notre maître, mais je sais bien qu'étant là un matin, devant jour, avec mon père, nous les vîmes comme je vous vois; mêmement que, rentrant à la maison bien épeurés, nous n'avions plus ni chapeaux, ni bonnets sur nos têtes, ni chaussures à nos pieds, ni couteaux dans nos poches. Elles sont malignes, allez! Elles ont l'air de se sauver, mais, sans vous toucher, elles vous font perdre tout ce qu'elles peuvent et en profitent, car on ne le retrouve jamais. Si j'étais de vous, je ferais assécher tout ce marécage. Votre pré en vaudra mieux et les demoiselles auraient bientôt délogé; car il est à la connaissance de tout homme de bon sens qu'elles n'aiment point le sec et qu'elles s'envolent de mare en mare et d'étang en étang, à mesure qu'on leur ôte le brouillard dont elles se nourrissent.
—Mon ami Luneau, répondit M. de La Selle, dessécher le marécage serait, à coup sûr, une bonne affaire pour le pré. Mais, outre qu'il y faudrait les six cents livres que j'ai perdues, j'y regarderais encore à deux fois avant de déloger les demoiselles. Ce n'est pas que j'y croie précisément, ne les ayant jamais vues, non plus qu'aucun autre farfadet de même étoffe; mais mon père y croyait un peu, et ma grand-mère y croyait tout à fait. Quand on en parlait, mon père disait: «Laissez les demoiselles tranquilles; elles n'ont jamais fait de mal à moi ni à personne.» et ma grand-mère disait: «Ne tourmentez et ne conjurez jamais les demoiselles; leur présence est un bien dans une terre, et leur protection est un porte-bonheur pour une famille.»