Ou si Dieu me refuse une mort fortunée,
De gloire et de bonheur à la fois couronnée;
Si je sens mes désirs,
D’une rage impuissante immortelle agonie,
Comme un pâle reflet d’une flamme ternie,
Survivre à mes plaisirs;

De mon maître jaloux insultant le caprice,
Que ce vin généreux abrège le supplice
Du corps qui s’engourdit;
Dans un baiser d’adieu que nos lèvres s’étreignent,
Qu’en un sommeil glacé tous mes désirs s’éteignent,
Et que Dieu soit maudit!

En achevant cette phrase, Sténio devint livide, sa main chancela et laissa tomber la coupe qu’il portait à ses lèvres. Il essaya de jeter un regard de triomphe sur ses compagnons étonnés de son courage et ravis des mâles accords qu’il avait su tirer encore de sa poitrine épuisée. Mais le corps ne put résister à ce combat forcené avec la volonté. Il s’affaissa, et Sténio, saisi d’une prostration nouvelle, tomba par terre sans connaissance; sa tête frappa contre la chaise de Pulchérie, dont la robe fut rougie de son sang. Aux cris de la Zinzolina, les autres courtisanes accoururent. En les voyant revenir éblouissantes de parure et de beauté, personne ne songea plus à Sténio. Pulchérie, aidée de son page et de Trenmor, transporta Sténio sous les ombrages du jardin, près d’une fontaine qui jaillissait dans le plus beau marbre de Carrare.

«Laissez-moi seul avec lui, dit Trenmor à la courtisane; c’est a moi qu’il appartient désormais.»

La Zinzolina, bonne et insouciante créature, déposa un baiser sur les lèvres froides de Sténio, le recommanda à Dieu et à Trenmor, soupira profondément en s’éloignant, et retourna au banquet, où la joie régnait désormais plus vive et plus bruyante.

«Une autre fois, dit Marino à la Zinzolina en lui rendant sa coupe, tu ne prêteras plus, j’espère, cette belle coupe a ton ivrogne de Sténio. C’est un ouvrage de Cellini: elle a failli être gâtée dans sa chute.»

XLVII.
CLAUDIA.

Lorsque Sténio reprit connaissance, il reçut avec dédain les soins empressés de son ami.

«Pourquoi sommes-nous seuls ici? lui dit-il. Pourquoi nous a-t-on mis dehors comme des lépreux?

—Vous ne devez plus retourner parmi les compagnons de l’orgie, lui dit Trenmor, car ceux-là même vous méprisent et vous rejettent. Vous avez tout perdu, tout gâté; vous avez abandonné Dieu, vous avez usé et mené à bout toutes les choses humaines. Il ne vous reste plus que l’amitié dans le sein de laquelle un refuge vous est toujours ouvert.