Ces entretiens furent interrompus par la voix des chefs. Tous les initiés furent invités à donner leurs votes pour l’élection d’un chef suprême. Le casque d’airain d’un ancien preux, détaché d’un des trophées qui ornaient la muraille, servit d’urne pour recueillir les billets; et, après toutes les épreuves accomplies avec la plus religieuse gravité, le nom de Valmarina fut proclamé avec enthousiasme.

Alors Valmarina se leva et dit:

«Grâces vous soient rendues pour ces marques de confiance et d’affection; mais je n’ai pas droit à tant d’estime. Pour vous commander, il faut un homme dont toute la vie soit sans reproche, et ma jeunesse n’a pas été pure. J’ai déjà refusé dans trois assemblées l’honneur que vous me faites. Je refuse encore. Mes fautes ne sont point expiées.»

Le plus éminent le plus respectable parmi ceux qui portaient dans l’assemblée le titre de pères et de tuteurs se leva aussi tôt et répondit:

«Valmarina, mes cheveux blancs et les cicatrices qui sillonnent mon front me donnent le droit de te reprendre. Ton refus obstiné est une plus grande faute que toutes celles dont le peux t’accuser. Quoique nous ignorions à quelle race et à quel culte tu appartiens, quoique tu fasses la guerre avec nous aux princes des prêtres et aux pharisiens, nous te voyons exercer les vertus chrétiennes avec une persévérance qui nous frappe de respect, et nul d’entre nous ne s’est jamais arrogé le droit de t’interroger sur les principes qui sont la source de tes vertus. Cependant aujourd’hui je me crois autorisé à te dire que ton humilité approche du fanatisme. Tu nous as montré le cœur d’un guerrier, ne baisse donc pas le front comme un moine. Tu as déjà souffert le martyre pour notre cause, tu as langui dans l’exil, tu as subi la torture des cachots, tu as sacrifié tous tes biens, tu as sans doute immolé toutes tes affections; car tu vis seul et austère comme un saint des anciens jours. Ne te suicide donc pas comme un pénitent. Si ta jeunesse a été souillée de quelque faute, sans doute il n’est ici personne qui ne soit prêt à l’excuser; car aucun de nous n’est sans péché, et aucun de nous ne peut se vanter d’avoir racheté les siens par des actions aussi grandes que les tiennes. Au nom de cette assemblée et en vertu des pouvoirs que me donnent mon âge et le rang dont on m’a honoré dans cette enceinte, j’exige que tu acceptes le commandement que nos voix viennent de te décerner.»

Des acclamations passionnées accueillirent ce discours. Valmarina resta sombre, pâle et morne.

«Père, tu me fais souffrir gratuitement, dit-il quand l’agitation eut cessé; je ne puis me soumettre à ce pouvoir que je révère en toi. Je ne puis céder à cette sympathie qui m’honore de la part de mes frères... Je me retirerai du sein de cette assemblée, j’irai combattre isolément pour notre cause plutôt que d’accepter un commandement, un titre, une distinction quelconque. Je ne suis pas catholique; car j’ai fait un vœu tel qu’aucun successeur du Christ ne peut m’en délier.

—Eh bien! nous le trancherons avec l’épée, reprit le vieux prince, et tu rompras ton vœu. L’homme ne peut pas être juge de ses devoirs pour l’avenir. Tel engagement lui paraît saint et méritoire aujourd’hui, qui demain peut être puéril ou coupable. Souvent il y a piété et sagesse à se rétracter, tandis qu’il y aurait démence ou lâcheté à persévérer dans une résolution insensée. Tu nous as prouvé que tu nous étais nécessaire: tu ne peux plus nous manquer sans nous être nuisible. Songes-y..... Si nous n’étions sûrs de ta vertu comme de la clarté du soleil, si tu ne nous étais cher comme l’enfant de nos entrailles, ta conduite aujourd’hui pourrait ressembler à une défection pour notre cause ou à de l’antipathie pour nos personnes.

—Eh bien, prenez-le comme vous voudrez!» répondit Trenmor d’un ton farouche et sans se lever. Chacun se regarda avec surprise. Jamais son front calme n’avait été chargé de ce sombre nuage, jamais son sourcil ne s’était contracté ainsi dans la colère, jamais cette sueur froide n’avait baigné ses tempes, et jamais sa bouche n’avait pâli et tremblé dans l’angoisse d’une si douloureuse émotion.

De véhémentes discussions s’élevèrent: les uns accusaient le prince de *** d’avoir manifesté un soupçon outrageant pour Trenmor; d’autres défendaient l’intention du vieux prince et appuyaient son avis. Plusieurs insistaient pour qu’on respectât les répugnances de Valmarina; la plupart, pour qu’on s’obstinât à les vaincre.