L’assemblée se sépara après avoir reçu et enregistré tous les serments. La tâche fut distribuée à chacun suivant ses moyens et ses forces. Sténio demanda et obtint la permission d’agir conjointement avec Edméo, sous la direction de Valmarina. Celui-ci accepta un emploi périlleux, mais secondaire; son refus du commandement suprême fut irrévocable.

Chaque seigneur alla brider lui-même, dans les vastes écuries du vieux manoir, son destrier encore fumant de la course qui l’y avait amené. Aucun ne s’était fait escorter, crainte d’imprudence ou de trahison. Les plébéiens échangèrent d’affectueux embrassements avec ceux qui abjuraient tout souvenir de supériorité fictive, pour cimenter la nouvelle alliance. Les jeunes gens traversèrent à pied la forêt; Sténio suivit Edméo et Trenmor. La lune s’abaissait vers l’horizon, et le jour ne paraissait pas encore. Chacun se pressait, afin de sortir de ces parages à la faveur de l’obscurité. Tous marchaient par des chemins différents, dans le plus profond silence. De temps à autre seulement on entendait le pied d’un cheval heurtant un caillou, ou le retentissement de sa marche sur les ponts de bois du torrent. Aucun rayon ne scintillait plus aux vitraux du vieux manoir; aucun hôte n’y reposa ses membres fatigués. Les oiseaux de nuit, un instant écartés et silencieux, reprirent possession de leur domaine; et les portraits des aïeux, un instant éclairés d’une vive lumière, rentrèrent dans les ténèbres, muets témoins du pacte étrange que leurs neveux venaient de contracter avec les neveux de leurs vassaux.

XLIX.

Le temps que vous avez fixé vous-même est écoulé, et je vais vous rejoindre. Vous avez peut-être besoin de moi, et pour le moment je n’ai rien à faire ici. Dieu veuille qu’à vous aussi je sois inutile, mais non pas pour la même raison! J’espère être témoin de votre résurrection; ici je n’ai trouvé que la mort.

Oui, Lélia, tout est mort sur cette terre maudite. La douleur est entrée cette fois bien avant dans mon cœur. Je frémis, je vous l’avoue, devant le spectacle du monde. J’ai besoin d’y échapper pendant quelque temps et d’aller retremper mon âme dans le sein de la nature. Elle seule ne vieillit pas; mais les races humaines arrivent en peu de temps à la décrépitude, et, quand l’heure de leur trépas est sonnée, les médecins de l’humanité sont réduits à se croiser les bras et à les voir expirer en silence.

Et pourtant, ô mon Dieu! il y a encore des éléments de grandeur, il y a encore des âmes fortes, des jeunesses ardentes et pures. Le phénix est encore prêt à étendre ses ailes sur le bûcher; mais il sait que sa cendre est devenue stérile, que le principe divin va s’éteindre avec lui, et il meurt en jetant un dernier cri d’amour et de détresse sur ce monde qui regarde avec indifférence sa sublime agonie. J’ai vu périr des héros: les peuples aussi les ont vus, et ils se sont assis comme à un spectacle, au lieu de se lever pour les venger!

La génération qui a fait un homme puissant, au lieu de faire des nations fortes, ne pourra se relever de son abjection. Le faible espoir qui reste est tout entier dans la jeunesse qui s’élève. Des idées de gloire lui ont donné la bravoure; des idées philosophiques lui ont donné l’esprit d’indépendance. Mais, vous le dirai-je? cette jeunesse m’épouvante; déréglée, bouffie d’orgueil, dépourvue de vénération, elle ne cherche, dans l’œuvre qu’elle veut accomplir, que des émotions guerrières et des triomphes bruyants. Elle méconnaît tout ordre et toute justice dès qu’elle raisonne sur les choses du lendemain. Elle s’approprie l’avenir et y porte déjà toutes les erreurs et toutes les iniquités du passé. Que va-t-elle faire si elle triomphe? et que va devenir l’humanité si elle succombe? O triste temps que celui où la victoire effraie autant que la défaite!

En attendant qu’un nouvel effort augmente ou diminue nos forces, je vais vous voir. Puissé-je vous trouver moins résignée que moi! Il n’y a rien de plus triste que cette soumission à une implacable destinée. Hélas! que deviendrait-on alors, si on n’avait la conscience d’avoir fait son devoir!