«Non, je ne vous quitterai pas ainsi, lui dit-il. Vous avez besoin d’aide, vous êtes accablé de fatigue; vos blessures sont à peine fermées, vos joues sont creusées par la souffrance. D’ailleurs vous êtes sans asile, et je puis vous en offrir un. Venez, venez avec moi. C’est m’outrager que de me croire capable de prudence et de crainte en un tel moment.

—J’ai un asile tout près d’ici, répondit Trenmor. J’ai assez de force pour m’y rendre; ne crains donc rien pour moi, mon ami, et songe à toi-même. Je n’ai jamais douté de toi. J’ai été te chercher au sein des voluptés où tu étais endormi, et je n’ai pas épargné ton généreux sang lorsqu’il a dû couler pour une cause sainte. Mais ce qui nous en reste est précieux aujourd’hui, et ne doit pas être exposé sans nécessité. L’ami qui me cache en ce moment court assez de risques. C’est déjà trop d’un dévouement que je puis rendre funeste!»

Malgré les refus et la résistance du proscrit, Sténio s’obstina à l’accompagner jusqu’à la cellule de l’ermite. Cette cellule, creusée dans le granit de la montagne, loin de tout sentier tracé parles hommes, était cachée à tous les regards par l’ombrage épais des cèdres, et par un réseau de nopals aux bras rugueux, étroitement entrelacés. La cellule, située sur l’escarpement du roc, était déserte. Le versant de ce précipice présentait un ravin nu et sablonneux, au fond duquel un petit lac dormait dans un morne repos. Il ne semblait pas possible de descendre sur ses bords, à cause de la mobilité des sables inclinés qui l’entouraient et de l’absence totale de point d’appui. Aucune roche n’avait trouvé moyen de s’arrêter sur cette pente rapide, aucun arbre n’avait pu enfoncer ses racines dans ce sol friable. En attendant que les avalanches qui l’avaient creusé vinssent le combler, ce précipice nourrissait, au sein de ses ondes immobiles, une riche végétation. Des lotus gigantesques, des polypiers d’eau douce, longs de vingt brasses, apportaient leurs larges feuilles et leurs fleurs variées à la surface de cette eau que ne sillonnait jamais la rame du pêcheur. Sur leurs tiges entrelacées, sous l’abri de leurs berceaux multipliés, les vipères à la robe d’émeraude, les salamandres à l’œil jaune et doucereux, dormaient, béantes au soleil, sûres de n’être pas tourmentées par les filets et les piéges de l’homme. La surface du lac était si touffue et si verte, qu’on l’eût prise d’en haut pour une prairie. Des forêts de roseaux y reflétaient leurs tiges élancées et leurs plumets de velours que le vent courbait comme une moisson des plaines. Sténio, charmé de l’aspect sauvage de ce ravin, voulait essayer d’y descendre et de poser le pied sur ce perfide réseau de feuillage.

«Arrêtez, mon fils, lui dit l’ermite, qui parut alors avec son capuchon abaissé sur le visage; ce lac couvert de fleurs est l’image des plaisirs du monde. Il est environné de séductions, mais il recèle des abîmes sans fond.

—Et qu’en savez-vous, mon père? dit Sténio en souriant. Avez-vous sondé cet abîme? Avez-vous marché sur les flots orageux des passions?

—Quand Pierre essaya de suivre Jésus sur les ondes du Génézareth, répondit l’ermite, il sentit au bout de quelques pas que la foi lui manquait et qu’il s’était trop hasardé en voulant, comme le fils de l’homme, marcher sur la tempête. Il s’écria: «Seigneur, nous périssons!» Et le Seigneur, l’attirant à lui, le sauva.

—Pierre était un mauvais ami et un lâche disciple, reprit Sténio. N’est-ce pas lui qui renia son maître dans la crainte de partager son sort? Ceux qui ont peur du danger et qui s’en retirent ressemblent a Pierre; ils ne sont ni hommes ni chrétiens.»

L’ermite baissa la tête et ne répondit rien.

«Mais dites-moi, mon père, pourquoi vous vous donnez la peine de me cacher votre visage? Je connais fort bien le son de votre voix; nous nous sommes déjà vus dans des jours meilleurs.

—Meilleurs, dit Magnus en laissant tomber lentement son capuchon et en appuyant son front déjà chauve sur sa main desséchée, dans une attitude mélancolique.