—Tais-toi, Sténio: s’écria Pulchérie, tu es un fat.... Elle ne t’a jamais aimé.... Et pourtant, ajouta-t-elle après un instant de silence, je ne répondrais pas que ses dédains ne cachassent une sorte d’amour à sa manière. Rien ne m’ôtera de l’esprit que mon triomphe sur elle, à ton égard, l’ait profondément blessée; car pourquoi serait-elle partie sans me dire adieu? Comment, depuis plus d’un an qu’elle est absente, ne m’aurait-elle pas envoyé un souvenir, elle qui avait semblé heureuse de me retrouver? Tiens, Sténio, maintenant que tu me rassures et me consoles en m’apprenant qu’elle vit, je puis te dire ce que j’ai pensé lorsqu’elle a disparu si étrangement de cette ville.
—Étrangement, pourquoi étrangement? Rien de ce que fait Lélia n’a droit d’étonner; ses actes diffèrent de ceux des autres, mais son âme n’en diffère-t-elle pas aussi? Elle part tout à coup, et sans dire adieu à personne, sans voir sa sœur, sans adresser un mot d’affection à celui qu’elle disait chérir comme son fils: quoi de plus simple? Son généreux cœur ne se soucie de personne; sa grande âme ne connaît ni l’amitié, ni les liens du sang, ni l’indulgence, ni la justice....
—Ah! Sténio, comme vous l’aimez encore, cette femme dont vous dites tant de mal!... Comme vous brûlez d’aller la rejoindre!...»
Sténio haussa les épaules, et sans daigner repousser le soupçon de Pulchérie: «Voyons votre idée, ma respectable dame, lui dit-il; vous aviez tout à l’heure une idée...
—Eh bien, dit Pulchérie, j’ai pensé, et d’autres que moi l’ont pensé aussi, que, saisie d’un accès de désespoir, et quittant tout a coup les fêtes de la villa Bambucci, elle avait été....
—Se jeter à la mer, comme une nouvelle Sapho! s’écria Sténio avec un rire méprisant. Eh bien, je le voudrais pour elle; elle aurait été femme un instant dans sa vie.
—Avec quel sang-froid vous accueillez cette idée! dit Pulchérie effrayée. Êtes-vous bien sûr que Lélia est vivante? Celui qui vous l’a dit en était-il bien sûr lui-même? Écoutez, vous ne savez pas les détails de sa fuite. On ne les a pas sus pendant longtemps, parce que, dans la maison de Lélia, tout est muet, grave et méfiant comme elle. Mais enfin, à force de l’attendre, ses serviteurs effrayés ont commencé à la chercher, à la demander, à confier enfin leurs inquiétudes, et à raconter ce qui s’était passé.... Écoute et juge: La troisième nuit des fêtes du prince Bambucci, tu soupas chez moi... tu t’en souviens, et, pendant ce temps, elle parut au bal, plus belle, plus calme, plus parée que jamais, dit-on.... Elle comptait te trouver là sans doute, et elle ne t’y trouva pas. Eh bien, cette nuit-là, Lélia ne rentra pas chez elle, et depuis cette nuit-là personne ne l’a revue.
—Quoi! elle partit toute seule, et ainsi parée, à travers les champs? dit Sténio; votre récit n’est pas vraisemblable, ma chère dame. Il a bien dû se trouver dans le bal quelque cavalier assez galant pour la reconduire.
—Non, Sténio, non! personne ne l’a reconduite, et elle n’a pas donné signe de vie depuis cette nuit-là. Ses serviteurs l’attendent, son palais est ouvert à toute heure, et sa camériste veille auprès du foyer. Ses chevaux frappent du pied dans ses écuries, et c’est le seul bruit qui interrompe le morne silence de cette maison consternée. Son majordome touche ses revenus et entasse l’or dans les caisses, sans que personne lui en demande, compte ou lui en dicte l’emploi. Les chiens hurlent, dit-on, dans les cours, comme s’ils voyaient errer des spectres. Et quand un étranger se présente à la porte pour visiter cette riche demeure, les gardiens épouvantés accourent à sa rencontre, et l’interrogent comme un messager de mort.
—Tout cela est fort romantique, dit Sténio; vous possédez vraiment le style moderne, ma chère. Fi! Puichérie, est-ce que tu deviens bas-bleu? A l’heure qu’il est, Lélia fait fureur dans quelque concert à Londres, ou bien elle joue nonchalamment de l’éventail dans quelque tertullia à Madrid; mais je suis sûr qu’elle ne possède pas mieux que toi la grimace inspirée et le jargon byronien.