Quand il s’éveilla, l’ermite était près de lui. La vue de cet homme infortuné qui avait aimé Lélia, et dont l’amour avait toujours été repoussé par elle avec aversion, excitait chez Sténio je ne sais quelle satisfaction maligne et cruelle, qu’il ne pouvait se défendre de manifester.
«Mon père, dit-il, j’en demande pardon à votre sainte retraite; mais, tout en dormant sur cette couche virginale, j’ai rêvé d’une femme... et précisément d’une femme qui ne nous a été indifférente ni à l’un ni à l’autre...»
L’angoisse se peignit sur les traits de Magnus.
«Mon fils, dit-il avec une grande douceur, ne réveillons pas des souvenirs que la mort a rendus plus graves encore qu’ils n’étaient.
—La mort! Quelle mort? s’écria Sténio, dont la pensée se reporta aussitôt sur la vision qu’il avait eue la veille dans le cimetière des Camaldules.
—Lélia est morte, vous le savez bien, dit l’ermite d’un air d’égarement qui démentait son calme affecté.
—Oh! oui, Lélia est morte! reprit Sténio, qui brûlait d’apprendre la vérité, mais qui ne voulait interroger le prêtre que par des sarcasmes; bien morte! tout à fait morte! C’est un vieux refrain, à nous deux bien connu; mais, si elle n’est pas mieux morte cette fois que l’autre, nous courons risque, vous, mon père, de dire encore bien des oremus à cause d’elle; moi peut-être, de lui adresser encore quelque madrigal.
—Lélia est morte, dit Trenmor d’un ton ferme et incisif qui fit pâlir Sténio.»
Debout au seuil de la grotte, il avait entendu les âcres plaisanteries du jeune homme. Il ne put les supporter, et prit la première occasion venue de les faire cesser.
—Elle est morte, continua-t-il, et peut-être aucun de nous ici n’est parfaitement pur de ce meurtre devant Dieu, car aucun de nous n’a connu ni compris Lélia...»