Alors on entonna l’hymne Veni Creator, et la professe entra par la porte du fond. Cette porte était double. Le battant qui s’était ouvert pour la communauté s’était refermé; celui qui s’ouvrit pour la professe était précédé d’une galerie étroite et profonde qu’éclairait faiblement une rangée de lampes d’un aspect vraiment sépulcral. Elle avança comme une ombre, escortée de deux jeunes filles adolescentes couronnées de roses blanches, qui portaient chacune un cierge, et de deux beaux enfants en costume d’ange du moyen âge, corset d’or, ailes effilées, tunique d’argent, chevelure blonde et bouclée. Ces enfants portaient des corbeilles pleines de feuilles de roses; la professe, un lis de filigramme d’argent. C’était une femme très-grande, et, quoiqu’elle fût entièrement voilée, on jugeait à sa démarche qu’elle devait être belle. Elle s’avança avec assurance et s’agenouilla au milieu du chapitre sur un riche coussin. Ses quatre acolytes s’agenouillèrent dans un ordre quadrangulaire autour d’elle, et la cérémonie commença. Trenmor entendit murmurer autour de lui que c’était à coup sûr Pulchérie, dite la Zinzolina.

A l’autre extrémité de l’église, un autre spectacle commença. Le clergé vint au maître-autel étaler l’apparat de son cortége.

Des prélats s’assirent sur de riches fauteuils de velours, quelques capucins s’agenouillèrent humblement sur le pavé, de simples prêtres se tinrent debout derrière les Éminences, et le clergé officiant se montra le dernier en grand costume. Un cardinal, renommé par son esprit, célébra la messe. Un patriarche, réputé saint, prononça l’exhortation. Trenmor fut frappé du passage suivant:

«Il est des temps où l’Église semble se dépeupler, parce que le siècle est peu croyant, parce que les événements politiques entraînent la génération dans une voie de tumulte et d’ivresse. Mais, dans ce temps-là même l’Église remporte d’éclatantes victoires. Les esprits vraiment forts, les intelligences vraiment grandes, les cœurs vraiment tendres, viennent chercher dans son sein et sous son ombre, l’amour, la paix et la liberté que le monde leur a déniés. Il semble alors que l’ère des grands dévoûments et des grands actes de foi soit prête à renaître. L’Église tressaille de joie; elle se rappelle saint Augustin, qui, à lui seul, résuma et personnifia tout un siècle. Elle sait que le génie de l’homme viendra toujours s’humilier devant elle, parce qu’elle seule lui donnera sa véritable direction et son véritable aliment.»

Ces paroles, qui furent vivement approuvées par l’auditoire, firent froncer le sourcil de Trenmor. Il reporta ses regards sur la professe. Il eût voulu avoir l’œil du magnétisme pour percer le voile mystérieux. Aucune émotion ne soulevait le moindre pli de ce triple rempart de lin. On eût dit de la statue d’Isis, toute d’albâtre ou d’ivoire.

Au moment solennel où, traversant la foule pressée sur son passage, la professe, sortant du chapitre, entra dans l’église, un murmure inexprimable d’émotion et de curiosité s’éleva de toutes parts. Un mouvement d’oscillation tumultueuse fut imprimé à la multitude, et toutes ces têtes, que Trenmor dominait de sa place, ondulèrent comme des flots. Des archers aux ordres du prélat qui présidait à la cérémonie, rangés sur deux files, protégeaient la marche lente de la professe. Elle s’avançait, accompagnée d’un vieux prêtre chargé du rôle de tuteur, et d’une matrone laïque, symbole de mère conduisant sa fille au céleste hyménée.

Elle monta majestueusement les degrés de l’autel. Le patriarche, revêtu de ses habits pontificaux, l’attendait, assis sur une sorte de trône adossé au maître-autel. Les parents putatifs restèrent debout dans une attitude craintive, et la professe, ensevelie sous ses voiles blancs, s’agenouilla devant le prince de l’Église.

«Vous qui vous présentez devant le ministre du Très-Haut, quel est votre nom? dit le pontife d’une voix grave et sonore, comme pour inviter la professe à répondre du même ton, et à proclamer son nom devant l’auditoire palpitant.

La professe se leva, et, détachant l’agrafe d’or qui retenait son voile sur son front, tous les voiles tombèrent à ses pieds, et sous l’éclatant costume d’une princesse de la terre, parée pour un jour de noces, sous les flots noirs d’une magnifique chevelure tressée de perles et nouée de diamants, sous les plis nombreux d’une gaze d’argent semée de blancs camélias, on vit rayonner le front et se dresser la taille superbe de la femme la plus belle et la plus riche de la contrée. Ceux qui, placés derrière elle, ne la reconnaissaient encore qu’à ses larges épaules de neige et à son port impérial, doutaient et se regardaient avec surprise; et, dans cette avide attente, un tel silence planait sur l’assemblée qu’on eût entendu l’imperceptible travail de la flamme consumant la cire odorante des flambeaux.

«Je suis Lélia d’Almovar, dit la professe d’une voix forte et vibrante, qui semblait vouloir tirer de leur sommeil éternel les morts ensevelis dans l’église.