Sténio, emporté par un retour invincible de passion, se précipita aux pieds de Lélia et les couvrit de baisers.
«Tu aimes, s’écria-t-il! oh! oui, tu aimes! je le sais, je le comprends maintenant, toi que j’ai tant méconnue, tant calomniée!...
—J’aime, répondit Lélia en le repoussant avec une fermeté mêlée de douceur; mais je n’aime personne, Sténio; car l’homme que je pourrais aimer n’est pas né, et il ne naîtra peut-être que plusieurs siècles après ma mort.
—O mon Dieu! dit Sténio en sanglotant, ne puis-je être cet homme? Toi, prophétesse qui as arraché au ciel les secrets de l’avenir, ne peux-tu faire un miracle, ne peux-tu faire que j’anticipe sur le cours des âges, et que, seul parmi les hommes, je mérite ton amour!
—Non, Sténio, répondit-elle, je ne puis t’aimer, car je ne puis faire que tu m’aimes!»
LXIV.
Sténio erra les nuits suivantes autour du monastère; mais il n’y put jamais pénétrer. Les escarpements de la montagne ne lui offrirent plus de passage, même au péril de ses jours. On avait fait sauter le bloc de laves qui joignait la montagne aux terrasses du couvent par une rampe escarpée, presque impraticable. Ce dangereux sentier, jeté comme un pont sur l’abîme, n’avait pas effrayé Sténio. Il fut miné, et Sténio trouva un jour au fond du ravin les pics qui la veille baignaient leurs crêtes dans les nuages. De l’autre côté de la montagne, les murs du monastère n’offraient plus la moindre brèche où l’on pût poser le pied. Les gardiens de la porte avaient été changés: ils étaient désormais incorruptibles. Sténio chercha, imagina, essaya tous les moyens; aucun ne lui réussit. Il épuisa le reste de ses ressources d’argent et acheva de ruiner sa santé mal raffermie, sans pouvoir percer les murailles enchantées qui lui cachaient l’objet de ses rêves. L’abbesse, informée de ses tentatives, lui fit dire plus d’une fois en secret que tout était inutile, qu’elle ne pouvait consentir à le revoir, et qu’elle prendrait toutes les mesures pour déjouer son obstination. Sténio persévérait dans son dessein avec un aveuglement qui tenait de près à la folie.
Il avait cédé à l’ascendant qu’elle exerçait sur lui, la nuit où il l’avait quittée, abattu et troublé. Mais à peine s’était-il retrouvé seul avec ses pensées, qu’il s’était reproché de n’avoir pas su vaincre l’incrédulité de Lélia par une obsession plus ardente. Il avait rougi de cet instant de naïveté qui l’avait rempli de honte, de douleur et de découragement en sa présence, et il s’était promis d’être à l’avenir moins timide ou moins crédule.
Mais cet avenir n’amena rien de ce qu’il rêvait. Sous prétexte d’une retraite, pratique de dévotion usitée à de certaines occasions, l’abbesse avait fait fermer le couvent. Les conférences et les prédications étaient suspendues. Lélia ne craignait point la présence de Sténio, elle ne pouvait plus l’aimer; mais elle voulait respecter ses vœux autant dans l’apparence que dans la réalité; car pour un esprit aussi droit et aussi logique que le sien, la rigidité des démarches était inséparable de celle des pensées. D’ailleurs, elle n’espérait en aucune façon guérir Sténio. Elle s’était montrée au-dessus de tout préjugé et de toute crainte puérile en lui parlant comme elle avait osé le faire; il lui semblait que tout avait été dit cette nuit-là et qu’il serait au moins inutile d’y revenir. Elle pria Dieu pour lui du fond de son âme, et demeura avec sa tristesse habituelle, se souvenant à toute heure qu’elle avait aimé Sténio, mais se rappelant rarement qu’il existait encore.