Comme elle parlait encore, Trenmor sentit la main brûlante de Lélia se glacer tout à coup dans la sienne. Puis elle se leva comme si elle allait se précipiter. Trenmor, épouvanté, la retint dans ses bras. Elle retomba raide sur le rocher: elle avait cessé de vivre.
Lélia avait toujours vécu sous un beau ciel, elle haïssait les contrées que le soleil n’éclaire pas largement. Le froid l’avait tuée avec promptitude, comme s’il eût voulu seconder les desseins de ses ennemis. La coterie qui l’avait perdue était déjà tombée; une autre coterie remplaça celle-là, et voulut humilier sa rivale en réhabilitant la mémoire de ceux qu’elle avait abattus. On fit des obsèques magnifiques au cardinal, et l’on rapporta au monastère des Camaldules les cendres de l’abbesse, qu’on honora comme une sainte et comme une martyre. Lélia fut ensevelie dans le cimetière, et l’on permit à Trenmor d’élever une tombe à Sténio sur la rive opposée, près de la cellule délaissée de l’ermite, là où l’on avait fait transporter les restes du poëte après les avoir expulsés du monastère.
Un soir Trenmor, ayant terminé les funérailles de ses deux amis, descendit lentement sur les rives du lac. La lune, en se levant, jetait un rayon oblique sur ces deux tombes blanches que le lac séparait. Des météores s’élevèrent comme de coutume sur la surface brumeuse de l’eau. Trenmor contempla tristement leur pâle éclat et leur danse mélancolique. Il en remarqua deux qui, venus des deux rives opposées, se joignirent, se poursuivirent mutuellement, et restèrent ensemble toute la nuit, soit qu’ils vinssent se jouer dans les roseaux, soit qu’ils se laissassent glisser sur les flots tranquilles, soit qu’ils se tinssent tremblants dans la brume comme deux lampes près de finir. Trenmor se laissa dominer par une idée superstitieuse et douce. Il passa la nuit entière à suivre de l’œil ces inséparables lumières qui se cherchaient et se suivaient comme deux âmes amoureuses. Deux ou trois fois elles vinrent près de lui, et il les nomma de deux noms chéris en versant des larmes comme un enfant.
Quand le jour parut, tous les météores s’éteignirent. Les deux flammes mystérieuses se tinrent quelque temps sur le milieu du lac, comme si elles eussent eu de la peine à se séparer; puis elles furent chassées toutes deux en sens contraire, comme si elles allaient rejoindre chacune la tombe qu’elle habitait. Quand elles se furent effacées, Trenmor passa sa main sur son front comme pour en chasser le rêve affaiblissant d’une nuit de douleur et de tendresse. Il remonta vers la tombe de Sténio, et un instant il s’arrêta incertain.
«Que ferai-je sans vous dans la vie? s’écria-t-il; à qui serai-je utile? à qui m’intéresserai-je? A quoi me serviront ma sagesse et ma force si je n’ai plus d’amis à consoler et à soutenir? Ne vaudrait-il pas mieux avoir une tombe au bord de cette eau si belle, auprès de ces deux tombes silencieuses? Mais non, l’expiation n’est pas finie: Magnus vit peut-être encore, peut-être puis-je le guérir. D’ailleurs il y a partout des hommes qui luttent et qui souffrent, il y a partout des devoirs à remplir, une force à employer, une destinée à réaliser.»
Il salua de loin le marbre qui renfermait Lélia; il baisa celui où dormait Sténio: puis il regarda le soleil, ce flambeau qui devait éclairer ses journées de travail, ce phare éternel qui lui montrait la terre d’exil où il faut agir et marcher, l’immensité des cieux toujours accessibles à l’espoir des forts.
Il ramassa son bâton blanc et se remit en route.
FIN DE LÉLIA.