Sténio raconta son amour, ses incertitudes, ses souffrances, ses désirs, son espoir. Il parlait avec feu, son front brûlait sous sa chevelure humide, et sa main tremblait dans celle du jeune homme. Quand il eut fini, Edméo ne lui répondit que par un sourire mélancolique; et, après avoir quelque temps rêvé, il consentit enfin à répondre.
«Tu m’as parlé, lui dit-il, d’un monde qui m’est encore inconnu, et dont je comprends pourtant les mystères. Tout ce que tu m’as dit, je l’avais pressenti, je l’avais rêvé. Plus d’une fois mon cœur a palpité, plus d’une fois mon front a brûlé au récit de tes transports, à l’idée de tes espérances. Mais déjà ces riantes chimères s’évanouissent comme la vapeur du crépuscule. Regarde cette étoile blanche qui monte là-bas sur le pic neigeux...
—C’est Sirius, dit Sténio. Est-ce là l’unique objet de ton culte? T’es-tu adonné exclusivement à la science?»
Edméo secoua la tête.
«Quoique j’eusse le goût des éludes sérieuses, dit-il, entre la vie de l’intelligence et la vie du cœur, telle que tu viens de me la dépeindre, je n’eusse pas hésité un instant. J’ai à peine un an de plus que toi, Sténio, et quoique je n’aie pas le don de poésie, quoique mon œil soit terne et mes manières réservées auprès des femmes, je n’ai pu, sans frémir, effleurer le vêtement de la belle Lélia...
—Lélia! s’écria Sténio, je ne vous l’ai pas nommée! Eh quoi! si j’interrogeais ce rocher, il prendrait une voix pour me répondre: Lélia! Et d’où connaissez-vous Lélia et d’où savez-vous que je l’aime, Edméo?
—Je l’ai quittée il y a une heure, répondit Edméo; j’étais chargé pour elle d’un message important, je lui ai parlé un instant... Sa figure, sa voix, ses manières, tout en elle m’a semblé étrange, et j’étais troublé en la quittant. Quand je vous ai rencontré, je ne vous ai pas vu, parce que j’étais préoccupé. L’image de cette grande femme pâle flottait devant moi. Ses paroles sont froides, Sténio, son regard est sombre, son âme semble d’airain; mais ses actions sont grandes, et sa tristesse est profonde et solennelle. Quand tu m’as décrit l’objet de ta passion, était-il possible que je ne reconnusse pas la femme que je venais de voir, et dont j’avais l’âme toute remplie?
—Mais tu l’aimes, malheureux! s’écria Sténio; toi aussi, tu l’aimes?
—Que t’importe, dit Edméo en souriant avec amertume, je ne la reverrai sans doute jamais. Rassure-toi, je n’ai pas le temps d’aimer. Ma vie est absorbée par d’autres soins.
—Mais qu’allais-tu chercher auprès de Lélia? quel message avais-tu pour elle?