—Non, tout ne s’en va pas! dit Sténio. Voyez donc ce soleil et cette terre, et ce beau ciel, et ces vertes collines, et cette glace même, fragile édifice des hivers, qui résiste depuis des siècles aux rayons de l’été. Ainsi prévaudra la frêle puissance de l’homme! Et qu’importe la chute de quelques générations? Pleurez-vous pour si peu de chose, Lélia? Croyez-vous possible qu’une seule idée meure dans l’univers? Cet héritage impérissable ne sera-t-il pas retrouvé intact dans la poussière de nos races éteintes, comme les inspirations de l’art et les découvertes de la science sortent chaque jour vivantes des cendres de Pompéia ou des sépulcres de Memphis? Oh! la grande et frappante preuve de l’immortalité intellectuelle! De profonds mystères s’étaient perdus dans la nuit des temps, le monde avait oublié son âge, et, se croyant encore jeune, il s’effrayait de se sentir déjà si vieux. Il disait comme vous, Lélia:—Me voici près de finir, car je m’affaiblis, et il y a si peu de jours que je suis né! Combien il m’en faudra peu pour mourir, puisque si peu a suffi à me faire vivre! Mais ces cadavres humains sont un jour exhumés du sein de l’Égypte; l’Égypte, qui avait vécu son âge de civilisation, et qui vient de vivre son âge de barbarie! l’Égypte, où se rallume l’ancienne lumière longtemps perdue, et qui, reposée et rajeunie, viendra bientôt peut être s’asseoir sur le flambeau éteint de la nôtre; l’Égypte, vivante image de ses momies qui dormaient dans la poussière des siècles et qui s’éveillent au grand jour de la science pour révéler au monde nouveau l’âge du monde ancien! Dites, Lélia, ceci n’est il pas solennel et terrible? Au fond des entrailles desséchées d’un cadavre humain, le regard curieux de notre siècle découvre le papyrus, mystérieux et sacré monument de l’éternelle puissance de l’homme; témoignage encore sombre, mais incontestable, de l’imposante durée de la création. Notre main avide déroule ces bandelettes embaumées, frêles et indissolubles linceuls devant lesquels la destruction s’est arrêtée. Ces linceuls où l’homme était enseveli, ces manuscrits qui reposaient sous des côtes décharnées à la place de ce qui renferma une âme, c’est la pensée humaine énoncée par la science des chiffres et transmise par le secours d’un art perdu pour nous et retrouvé dans les sépultures de l’Orient, l’art de disputer la dépouille des morts aux outrages de la corruption qui est la plus grande puissance de l’univers. O Lélia! niez donc la jeunesse du monde, en le voyant s’arrêter ignorant et naïf devant les leçons du passé, et commencer à vivre sur les ruines oubliées d’un monde inconnu.
—Savoir, ce n’est pas pouvoir, répondit Lélia. Rapprendre, ce n’est pas avancer; voir, ce n’est pas vivre. Qui nous rendra la puissance d’agir, et surtout l’art de jouir et de conserver? Nous avons été trop loin à présent pour reculer. Ce qui fut le repos pour les civilisations éclipsées, sera la mort pour notre civilisation exténuée; les nations rajeunies de l’Orient viendront s’enivrer au poison que nous avons répandu sur notre sol. Hardis buveurs, les hommes de la barbarie prolongeront peut-être de quelques heures l’orgie du luxe, dans la nuit des temps; mais le venin que nous leur léguerons sera promptement mortel pour eux comme pour nous, et tout retombera dans les ténèbres!... Eh! ne voyez-vous pas, Sténio, que le soleil se retire de nous? La terre fatiguée dans sa marche ne dérive-t-elle pas sensiblement vers l’ombre et le chaos? Votre sang est-il si ardent et si jeune, qu’il ne sente pas les atteintes du froid qui s’étend comme un manteau de deuil sur cette planète abandonnée au destin, le plus puissant de tous les dieux? Oh! le froid! ce mal pénétrant qui enfonce des aiguilles acérées dans tous les pores; cette haleine maudite qui flétrit les fleurs et les brûle comme le feu, ce mal à la fois physique et moral qui envahit l’âme et le corps, qui pénètre jusqu’aux profondeurs de la pensée et paralyse l’esprit comme le sang; le froid, ce démon sinistre, qui rase l’univers de son aile humide et souffle la mort sur les nations consternées! le froid qui ternit tout, qui déroule son voile gris et nébuleux sur les riches couleurs du ciel, sur les reflets de l’eau, sur le sein des fleurs, sur les joues des vierges! Le froid qui jette son linceul blanc sur les prairies, sur les bois, sur les lacs, et jusque sur la fourrure, jusque sur le plumage des animaux! le froid qui décolore tout dans le monde matériel comme dans le monde intellectuel, la robe du lièvre et de l’ours aux rivages d’Arkangel, les plaisirs de l’homme et le caractère de ses mœurs dans tous les pays qui ont des hivers! Vous voyez bien que tout se civilise, c’est-à-dire que tout se refroidit. Les nations de la zone torride commencent à ouvrir leur main craintive et méfiante aux piéges de notre industrie; les tigres et les lions s’apprivoisent et viennent des déserts servir d’amusement aux peuples du Nord. Des animaux qui n’avaient jamais pu s’acclimater chez nous ont quitté sans mourir, pour vivre dans la domesticité, leur soleil attiédi, et oublié cet âpre et fier chagrin qui les tuait dans la servitude. C’est que partout le sang s’appauvrit et se congèle à mesure que l’instinct grandit et se développe. L’âme s’exalte et quitte la terre insuffisante à ses besoins, pour dérober au ciel le feu de Prométhée; mais, perdue au milieu des ténèbres, elle s’arrête dans son vol et tombe; car Dieu, voyant son audace, étend la main et lui ôte le soleil.
XXX.
SOLITUDE.
Eh bien! Trenmor, l’enfant m’a obéi: il m’a laissée seule dans la vallée déserte. Je suis bien ici. La saison est douce. Un chalet abandonné me sert de retraite, et, chaque matin, les pâtres de le vallée voisine m’apportent du lait de chèvre et du pain sans levain, cuit en plein air avec les arbres morts de la forêt. Un lit de bruyères sèches, un manteau pour la nuit et quelques hardes, c’est de quoi supporter une semaine ou deux sans trop souffrir de la vie matérielle.
Les premières heures que j’ai passées ainsi m’ont semblé les plus belles de ma vie. A vous je puis tout dire, n’est-ce pas, Trenmor?
A mesure que Sténio s’éloignait, je sentais le poids de la vie s’alléger sur mes épaules. D’abord sa douleur à me quitter, sa répugnance à me laisser dans ce désert, son effroi, sa soumission, ses larmes sans reproches et ses caresses sans amertume m’avaient fait repentir de ma résolution. Quand il fut en bas du premier versant du Monteverdor, je voulus le rappeler; car sa démarche abattue me déchirait. Et puis je l’aime, vous savez que je l’aime du fond du cœur; l’affection sainte, pure, vraie, n’est pas morte en moi, vous le savez bien, Trenmor; car vous aussi, je vous aime. Je ne vous aime pas comme lui. Je n’ai pas pour vous cette sollicitude craintive, tendre, presque puérile, que j’ai pour lui dès qu’il souffre. Vous, vous ne souffrez jamais, vous n’avez pas besoin qu’on vous aime ainsi!
Je lui fis signe de revenir; mais il était déjà trop loin. Il crut que je lui adressais un dernier adieu; il y répondit et continua sa route. Alors je pleurai, car je sentais le mal que je lui avais fait en le congédiant, et je priai Dieu, pour le lui adoucir, de lui envoyer, comme de coutume, la sainte poésie, qui rend la douleur précieuse et les larmes bienfaisantes.
Et puis je le contemplai longtemps comme un point non perdu dans les profondeurs de la vallée, tantôt caché par un tertre, tantôt par un massif d’arbres, et puis reparaissant au-dessus d’une cataracte ou sur le flanc d’un ravin. Et à le voir s’en aller ainsi lent et mélancolique, je cessais de le regretter; car déjà, pensai-je, il admire l’écume des torrents et la verdure des monts, déjà il invoque Dieu, déjà il me place dans ses nuées, déjà il accorde la lyre de son génie, déjà il donne à sa douleur une forme qui en élargit le développement à mesure qu’elle en diminue l’intensité.
Pourquoi voudriez-vous que je fusse effrayée du destin de Sténio? M’en avoir rendue responsable, m’en avoir prédit l’horreur, c’est une rigueur injuste. Sténio est bien moins malheureux qu’il ne le dit et qu’il ne le croit. Oh! comme j’échangerais avidement mon existence contre la sienne! Que de richesses sont en lui qui ne sont plus en moi! Comme il est jeune! comme il est grand! comme il croit à la vie!
Quand il se plaint le plus de moi, c’est alors qu’il est le plus heureux, car il me considère comme une exception monstrueuse, plus il repousse et combat mes sentiments, plus il croit aux siens, plus il s’y attache, plus il a foi en lui-même.