—O ma sœur toujours belle! dit Lélia, sauvez-moi, sauvez-moi de la vie, sauvez-moi du désespoir; apportez-moi de la tendresse, dites-moi que vous m’aimez, que vous vous souvenez de nos beaux jours, que vous êtes ma famille, mon sang, mon seul bien sur la terre!»
Elles s’embrassèrent en pleurant toutes deux. Pulchérie était passionnée dans sa joie, Lélia était triste dans la sienne; elles se regardaient avec des yeux humides et se touchaient avec des mains étonnées. Elles ne revenaient pas de se trouver encore belles, de s’admirer, de s’aimer, et, différentes comme elles étaient, de se reconnaître.
Lélia se souvint tout à coup que sa sœur était souillée. Ce qu’elle eût pardonné à toute autre créature humaine la faisait rougir dans la personne de sa sœur; c’était un reste involontaire de cette insurmontable puissance de la vanité sociale qui s’appelle l’honneur.
Elle laissa tomber ses mains qu’elle avait mises dans celles de Pulchérie, et resta immobile, anéantie par je ne sais quel nouveau découragement, pâle, le corps plié en deux et le regard attaché sur la sombre verdure où s’éteignait le reflet des éclairs.
Pulchérie s’effraya de cette attitude morne et du sourire amer et glacé qui errait sur ses lèvres. Oubliant la dégradation à laquelle le monde l’avait condamnée, elle eut pitié de Lélia, tant la douleur rétablit l’égalité entre les existences.
«C’est donc ainsi que vous êtes! lui dit-elle avec douceur et du ton dont une mère consolerait son enfant affligé. J’ai passé de longues années loin de ma sœur et, quand je la retrouve, c’est à terre, comme un vêtement usé dont personne ne veut plus, étouffant ses cris avec les tresses de ses cheveux et déchirant son sein avec ses ongles! Vous étiez ainsi quand je vous ai surprise, Lélia; et maintenant vous voilà pire encore, car vous pleuriez, et vous semblez morte; vous viviez par la souffrance, et voilà que vous ne vivez plus par rien. Voilà où vous en êtes, Lélia! O mon Dieu! à quoi vous ont servi tous ces dons brillants qui vous rendaient si fière! Où vous a conduite ce chemin que vous aviez pris avec tant d’espoir et de confiance? Dans quel abîme de malheur êtes-vous tombée, vous qui prétendiez mettre vos pieds sur nos têtes? Jérusalem, Jérusalem, je vous le disais bien, que l’orgueil vous perdrait!
—L’orgueil! dit Lélia, qui se sentit blessée dans la partie la plus irritable de son âme. Il te sied bien de parler de cela, pauvre égarée! Laquelle s’est perdue le plus avant dans ce désert, de vous ou de moi?
—Je ne sais pas, Lélia, dit Pulchérie avec tristesse. J’ai bien marché dans cette vie, je suis encore jeune, encore belle; j’ai bien souffert; mais je ne suis pas encore lasse, je n’ai pas encore dit: Mon Dieu, c’est assez! Au lieu que toi, Lélia...
—Vous avez raison, dit Lélia avec abattement, moi j’ai tout épuisé...
—Tout, sauf le plaisir!» dit la courtisane en riant d’un rire de bacchante qui la changea tout à coup de la tête aux pieds.