Les instruments de cuivre jouèrent une phrase de chant; la voix humaine se tut: puis elle reprit quand les instruments eurent fini; et cette fois elle était si rapprochée, si distincte, que Sténio troublé s’élança et ouvrit tout à lait le châssis doré de la fenêtre.
«A coup sûr tout ceci est un songe, Lélia. Mais cette femme qui chante là-bas... Oui, cette femme, debout et seule à le proue de la barque, c’est vous, Lélia, ou c’est votre spectre.
—Vous êtes fou! dit Lélia en levant les épaules. Comment cela se pourrait-il?
—Oui, je suis fou, mais je vous vois double. Je vous vois et je vous entends ici près de moi, et je vous entends et je vous vois encore là-bas. Oui, c’est vous, c’est ma Lélia; c’est elle dont la voix est si puissante et si belle, c’est elle dont les cheveux noirs flottent au vent de la mer: là voilà qui s’avance, portée sur sa gondole bondissante. O Lélia! est-ce que vous êtes morte? Est-ce que c’est votre fantôme que je vois passer? Est-ce que vous êtes fée, ou démon, ou sylphide? Magnus m’avait bien dit que vous étiez deux!...»
Sténio se pencha tout à fait hors de la fenêtre, et oublia la femme masquée qui était près de lui, pour ne plus regarder que la femme semblable à Lélia de voix, d’altitude, de taille et de costume, qu’il voyait venir sur les ondes.
Quand la barque qui la portait fut au pied du pavillon, le jour était pur et brillant sur les flots. Lélia se tourna tout à coup vers Sténio, et lui montra son visage en lui faisant un signe d’amicale moquerie.
Il y eut dans son sourire tant de malice et de cruelle insouciance, que Sténio soupçonna enfin la vérité.
«Celle-ci est bien Lélia! s’écria-t-il; oh! oui, celle qui passe devant moi comme un rêve et qui s’éloigne en me jetant un regard d’ironie et de mépris! Mais celle qui m’a enivré de ses caresses, celle que j’ai pressée dans mes bras on l’appelant mon âme et ma vie, qui est-elle donc? Maintenant, Madame, dit-il en s’approchant du domino bleu d’un air menaçant, me direz-vous votre nom et me montrerez-vous votre visage?
—De tout mon cœur, répondit la courtisane en sa démasquant. Je suis Zinzolina la courtisane, Pulchérie, la sœur de Lélia; je suis Lélia elle-même, puisque j’ai possédé le cœur et les sens de Sténio pendant toute une heure. Allons, ingrat, ne me regardez pas ainsi d’un air égaré. Venez baiser mes lèvres, et souvenez-vous du bonheur dont vous m’avez remerciée à genoux.
—Fuyez! s’écria Sténio furieux en tirant son stylet, ne restez pas un instant de plus devant moi; car je ne sais pas de quoi je suis capable.»