En parlant ainsi, il m'entraîna vers le boudoir avec empressement; il semblait fuir plutôt que marcher. J'entendis des pas qui venaient sur les nôtres; je me retournai, et je vis Henryet qui se rapprochait de plus en plus et qui avait l'air de nous poursuivre; je crus qu'il était devenu fou. La terreur que Leoni ne pouvait plus dissimuler acheva de brouiller toutes mes idées; une peur superstitieuse s'empara de moi, mon sang se glaça comme dans le cauchemar, et il me fut impossible de faire un pas de plus. En ce moment Henryet nous atteignit et posa une main, qui me sembla métallique, sur l'épaule de Leoni. Leoni resta comme frappé de la foudre, et lui fit un signe de tête affirmatif, comme s'il eût deviné une question ou une injonction dans ce silence effrayant. Alors Henryet s'éloigna, et je sentis mes pieds se déclouer du parquet. J'eus la force de suivre Leoni dans le boudoir, et je tombai sur l'ottomane aussi pâle et aussi consternée que lui.
VII.
Il resta quelque temps ainsi; puis tout à coup rassemblant ses forces, il se jeta à mes pieds.—Juliette, me dit-il, je suis perdu si tu ne m'aimes pas jusqu'au délire.
—O ciel! qu'est-ce que cela signifie? m'écriai-je avec égarement en jetant mes bras autour de son cou.
—Et tu ne m'aimes pas ainsi! continua-t-il avec angoisse; je suis perdu, n'est-ce pas?
—Je t'aime de toutes les forces de mon âme! m'écriai-je en pleurant; que faut-il faire pour te sauver?
—Ah! tu n'y consentirais pas! reprit-il avec abattement. Je suis le plus malheureux des hommes; tu es la seule femme que j'aie jamais aimée, Juliette; et au moment de te posséder, mon âme, ma vie, je te perds à jamais!... Il faudra que je meure.
—Mon Dieu! mon Dieu! m'écriai je, ne pouvez-vous parler? ne pouvez-vous dire ce que vous attendez de moi?
—Non, je ne puis parler, répondit-il; un affreux secret, un mystère épouvantable pese sur ma vie entière, et je ne pourrai jamais te le révéler. Pour m'aimer, pour me suivre, pour me consoler, il faudrait être plus qu'une femme, plus qu'un ange peut-être!...
—Pour t'aimer! pour te suivre! lui dis-je. Dans quelques jours ne serai-je pas ta femme? Tu n'auras qu'un mot à dire; et quelle que soit ma douleur et celle de mes parents, je te suivrai au bout du monde, si tu le veux.