-Hélas! oui, dit-elle, je suis ta maîtresse, Aleo, et c'est là ce qui me déshonore; je devrais être morte plutôt que de léguer à un noble coeur comme le tien la possession d'un coeur à demi éteint.

-Nous en ranimerons peu à peu les cendres, ma Juliette; laisse-moi espérer qu'elles cachent encore une étincelle que je puis trouver.

-Oui, oui, je l'espère, je le veux! dit-elle vivement. Je serai donc ta femme? Mais pourquoi? t'en aimerai-je mieux? te croiras-tu plus sur de moi?

-Je te saurai plus heureuse, et j'en serai plus heureux.

-Plus heureuse! vous vous trompez; je suis avec vous aussi heureuse que possible; comment le titre de dona Bustamente pourrait-il me rendre plus heureuse?

-Il vous mettrait à couvert des insolents dédains du monde.

-Le monde! dit Juliette; vous voulez dire vos amis. Qu'est-ce que le monde? je ne l'ai jamais su. J'ai traversé la vie et fait le tour de la terre sans réussir à apercevoir ce que vous appelez le monde.

-Je sais que tu as vécu jusqu'ici comme la fille enchantée dans son globe de cristal, et pourtant je t'ai vue jadis verser des larmes amères sur la déplorable situation que tu avais alors. Je me suis promis de t'offrir mon rang et mon nom aussitôt que ton affection me serait assurée.

-Vous ne m'avez pas comprise, don Aleo, si vous avez cru que la honte me faisait pleurer. Il n'y avait pas de place dans mon âme pour la honte; il y avait assez d'autres douleurs pour la remplir et pour la rendre insensible à tout ce qui venait du dehors. S'il m'eût aimée toujours, j'aurais été heureuse, eusse-je été couverte d'infamie aux yeux de ce que vous appelez le monde.

Il me fut impossible de réprimer un frémissement de colère; je me levai pour marcher dans la chambre. Juliette me retint.-Pardonne-moi, me dit-elle d'une voix émue, pardonne-moi le mal que je te fais. Il est au-dessus de mes forces de ne jamais parler de cela.