—Ne fais pas le modeste, reprit le marquis; quand tu as vu qu'il se défendait, tu es devenu un tigre.

—Ah! oui, cela me réjouissait le coeur de le voir mourir en se défendant; car enfin je l'ai tué loyalement.

—Très-loyalement: il avait remis la partie au lendemain; et comme tu étais pressé d'en finir, tu l'as tué tout de suite.

—A qui la faute, traître? Pourquoi t'es-tu jeté sur lui au moment où nous nous séparions avec la parole l'un de l'autre? Pourquoi t'es-tu enfui en voyant qu'il était armé, et m'as-tu forcé ainsi à te défendre ou à être dénoncé par lui demain pour l'avoir attiré, de concert avec toi, dans un guet-apens, afin de l'assassiner? A l'heure qu'il est, j'ai mérité l'échafaud, et pourtant je ne suis point un meurtrier. Je me suis battu à armes égales, à chance égale, à courage égal.

—Oui, il s'est très-bien défendu, dit le marquis; vous avez fait l'un et l'autre des prodiges de valeur. C'était une chose très-belle à voir et vraiment homérique que ce duel au couteau. Mais je dois dire pourtant que, pour un Vénitien, tu manies cette arme misérablement.

—Il est vrai que ce n'est pas l'arme dont je suis habitué à me servir, et à propos, je pense qu'il serait prudent de cacher ou d'anéantir celle-ci.

—Grande sottise! mon ami. Il faut bien t'en garder; les laquais et les amis savent tous que tu portes en tout temps cette arme sur toi; si tu la faisais disparaître, ce serait un indice contre nous.

—C'est vrai. Mais la tienne?

—La mienne est vierge de son sang; mes premiers coups ont porté à faux, et ensuite les tiens ne m'ont pas laissé de place.

—Ah! ciel! c'est, encore vrai. Tu as voulu l'assassiner, et la fatalité m'a contraint de faire moi-même l'action dont j'avais horreur.