Juliette fut frappée d'une commotion électrique.—Qu'est-ce que tu dis? Leoni est à Venise? s'écria-t-elle dans une sorte de délire, en se jetant dans mes bras; répète ce que tu as dit; répète son nom, que j'entende au moins encore une fois son nom! Elle fondit en larmes, et, suffoquée par ses sanglots, elle perdit presque connaissance. Je la portai sur le sofa, et, sans songer à lui donner d'autres secours, je me remis à marcher sur la bordure du tapis. Alors ma fureur s'apaisa comme la mer quand le sirocco replie ses ailes. Une douleur amère succéda à mon emportement, et je me pris à pleurer comme une femme.
II.
Au milieu de ce déchirement, je m'arrêtai à quelques pas de Juliette et je la regardai. Elle avait le visage tourné vers la muraille; mais une glace de quinze pieds de haut, qui remplissait le panneau, me permettait de voir son visage. Elle était pâle comme la mort, et ses yeux étaient fermés comme dans le sommeil; il y avait plus de fatigue encore que de douleur dans l'expression de sa figure, et c'était là précisément la situation de son âme: l'épuisement et la nonchalance l'emportaient sur le dernier bouillonnement des passions. J'espérai.
Je l'appelai doucement, et elle me regarda d'un air étonné, comme si sa mémoire perdait la faculté de conserver les faits en même temps que son âme perdait la force de ressentir le dépit.
—Que veux-tu, me dit-elle, et pourquoi me réveilles-tu?
—Juliette, lui dis-je, je t'ai offensée, pardonne-le-moi; j'ai blessé ton coeur...
—Non, dit-elle en portant une main à son front et en me tendant l'autre, tu as blessé mon orgueil seulement. Je t'en prie, Aleo, souviens-toi que je n'ai rien, que je vis de tes dons, et que l'idée de ma dépendance m'humilie. Tu as été bon et généreux envers moi, je le sais; lu me combles de soins, tu me couvres de pierreries, tu m'accables de ton luxe et de ta magnificence; sans toi je serais morte dans quelque hôpital d'indigents, ou je serais enfermée dans une maison de fous. Je sais tout cela. Mais souviens-toi, Bustamente, que tu as fait tout cela malgré moi, que tu m'as prise à demi morte, et que tu m'as secourue sans que j'eusse le moindre désir de l'être; souviens-toi que je voulais mourir et que tu as passé bien des nuits à mon chevet, tenant mes mains dans les tiennes pour m'empêcher de me tuer; souviens-toi que j'ai refusé longtemps ta protection et tes bienfaits, et que si je les accepte aujourd'hui, c'est moitié par faiblesse et par découragement de la vie, moitié par affection et par reconnaissance pour toi, qui me demandes à genoux de ne pas les repousser. Le plus beau rôle t'appartient, ô mon ami, je le sens; mais suis-je coupable de ce que tu es bon? doit-on me reprocher sérieusement de m'avilir, lorsque, seule et désespérée, je me confie au plus noble coeur qui soit sur la terre?
—Ma bien-aimée, lui dis-je en la pressant sur mon coeur, tu réponds admirablement aux viles injures des misérables qui t'ont méconnue. Mais pourquoi me dis-tu cela? Crois-tu avoir besoin de te justifier auprès de Bustamente du bonheur que lu lui as donné, le seul bonheur qu'il ait jamais goûté dans sa vie? C'est à moi de me justifier si je puis, car c'est moi qui ai tort. Je sais combien ta fierté et ton désespoir m'ont résisté: je ne devrais jamais l'oublier. Quand je prends un ton d'autorité avec toi, je suis un fou qu'il faut excuser; car la passion que j'ai pour toi trouble ma raison et dompte toutes mes forces. Pardonne-moi, Juliette, et oublie un instant de colère. Hélas! je suis malhabile à me faire aimer; j'ai dans le caractère une rudesse qui te déplaît; je te blesse quand je commençais à te guérir, et souvent je détruis dans une heure l'ouvrage de bien des jours.
—Non, non, oublions cette querelle, interrompit Juliette en m'embrassant. Pour un peu de mal que vous me faites, je vous en fais cent fois plus. Votre caractère est quelquefois impérieux, ma douleur est toujours cruelle; et cependant ne croyez pas qu'elle soit incurable. Votre bonté et votre amour finiront par la vaincre. J'aurais un coeur ingrat si je n'acceptais l'espérance que vous me montrez. Nous parlerons de mariage une autre fois; peut-être m'y ferez-vous consentir. Pourtant j'avoue que je crains cette sorte de dépendance consacrée par toutes les lois et par tous les préjugés: cela est honorable, mais cela est indissoluble.
—Encore un mot cruel, Juliette! Craignez-vous donc d'être jamais à moi?