L'œil en feu, le jarret tendu, l'échine hérissée et frissonnante, il était caché à d'Alvimar par la tige colossale de l'il, d'où il guettait le moment favorable, et d'où il s'élança tout à coup pour lui sauter à la gorge.

Il l'eût, sinon étranglé, du moins blessé, s'il n'eût été vigoureusement repoussé par un coup de pied de Lucilio, qui l'envoya rouler à distance.

La brusque interruption du chant et le son plaintif que rendit la musette abandonnée par l'artiste, firent retourner vivement Lauriane.

Ne comprenant rien à ce qui se passait, elle accourut pour voir d'Alvimar, qui, transporté de colère, éventrait l'animal avec son couteau.

Il accomplit cet acte de répression avec toute l'ardeur de la vengeance. Il était facile de voir, sur sa figure pâle et dans son œil injecté, la joie mystérieuse et profonde qu'il éprouvait d'avoir quelque chose à égorger.

Il plongea trois fois l'acier dans les entrailles palpitantes, et, à la vue du sang, sa bouche se contracta d'une manière voluptueuse, que Lauriane, toute tremblante, serra de ses deux mains le bras de Lucilio, en lui disant à voix basse:

—Voyez, voyez! César Borgia! c'est lui en personne!

Lucilio, qui avait vu maintes fois à Rome le portrait peint par Raphaël, fut encore plus à même de saisir cette ressemblance, et fit signe de la tête qu'il en était vivement frappé.

—Mais quoi, monsieur? dit la jeune dame, tout émue, à l'Espagnol triomphant; vous croyez-vous ici au cœur d'une forêt, et pensez-vous m'être agréable en me présentant la tête ou les pattes d'un animal que j'ai nourri de mes mains et caressé encore tout à l'heure devant vous? Fi! vous n'avez point de civilité, et, avec ce couperet tout sanglant, vous avez l'air d'un boucher plus que d'un gentilhomme!

Lauriane était en colère, elle ne sentait plus que de l'aversion pour cet étranger.