—Ce ne sont pas là des voleurs de grand chemin, pensait-il. Que diable! ce jeune homme blanc et mince, à l'œil doux comme celui d'une demoiselle... Il est vrai que, tantôt, lorsqu'il se fâcha contre les bohémiens, et, hier, lorsqu'il déclamait contre les Morisques, il n'avait pas l'air aussi bénin que de coutume. Mais ce vieil écuyer à barbe de capucin, lisant en son livre de piété avec tant de recueillement... Il est vrai que rien ne ressemble tant à un honnête homme qu'un coquin qui sait son métier! Allons, ma pénétration ne suffit point ici, il faut peser les faits.
Il retourna dans le pavillon qui était attribué en entier à son appartement, chaque étage se composant d'une grande pièce et d'une plus petite: au rez-de-chaussée, la salle à manger avec l'office pour la desserte; au premier, le salon de compagnie et le boudoir; au second, la chambre à coucher du châtelain et un autre boudoir; au troisième, la grande salle dite des verdures[16], celle qu'Adamas décorait parfois du nom de salle de Justice; au quatrième, un appartement vacant et non terminé.
Dans la construction récente accolée au flanc de ce petit édifice, étaient superposées les chambres d'Adamas, de Clindor et de Jovelin, communiquant avec celles de la grand'maison; c'est ainsi que, sans raillerie, on appelait ingénument, dans le village, le petit pavillon du marquis.
Il retrouva son monde réuni dans la salle des Verdures, et seulement alors il se rappela que la Morisque avait eu accès dans sa chambre, au milieu de l'émotion générale. Il sut gré à Adamas d'avoir transporté la séance hors de son sanctuaire. Il vit Jovelin occupé à écrire, et, sans vouloir le déranger, il s'assit et prit connaissance de la lettre adressée par l'abbé Anjorrant à M. de Sully, à l'effet de le mettre à même de découvrir la famille de Mario.
Cette lettre avait été écrite peu de temps après la mort de Florimond, M. Anjorrant ignorant encore la mort de Henri IV et la disgrâce de Sully; elle n'était pas parvenue. Ceci en était une copie, que l'abbé avait gardée et léguée à Mario, avec la lettre non achevée de Florimond. Cette lettre de l'abbé, ou plutôt ce Mémoire, contenait des détails très-précis sur l'assassinat du faux colporteur, tels que l'abbé les avait recueillis de la bouche de Mercédès, et confirmés par divers indices.
Dans tout cela, rien ne révélait la prétendue culpabilité de d'Alvimar et de son valet. Les assassins étaient restés inconnus. L'un et l'autre, il est vrai, étaient décrits assez fidèlement dans les dépositions de la Morisque consignées dans ce Mémoire; mais cette femme, qui assurait maintenant les reconnaître, pouvait fort bien se faire illusion, et son accusation ne suffisait pas pour les condamner.
Le couteau catalan, instrument du crime, confronté avec celui donné par Lauriane, était une preuve plus énergique. Ces deux armes étaient, sinon identiques, du moins tellement ressemblantes, qu'au premier coup d'œil, on avait peine à les distinguer l'une de l'autre. Les chiffres et la devise étaient sortis du même poinçon, et les lames de la même fabrique.
Mais Florimond pouvait avoir été tué avec une arme dérobée à M. de Villareal ou perdue par lui.
Rien ne prouvait que celle donnée au marquis par Lauriane vint de cet étranger.
Enfin, les chiffres vus par Mario, Mercédès et Adamas sur les autres armes de l'Espagnol pouvaient n'être pas les siens, puisque en somme il s'était fait présenter par Guillaume sous le nom d'Antonio de Villareal.