Au temps où se passe notre récit, ce manoir, fermé de toutes parts, était à la fois plus lugubre et plus confortable qu'aujourd'hui. On vivait dans l'ombre froide de ces petites forteresses: donc, on savait s'arranger pour y vivre.
Les grandes cheminées, toutes revêtues de fonte dans l'intérieur de l'âtre, envoyaient une vive chaleur dans les vastes appartements. Les tentures étaient déjà remplacées, sur les murs, par des papiers feutrés d'une épaisseur et d'une beauté remarquables; au lieu de nos jolis rideaux de perse qui frissonnent aux vents coulis des fenêtres, on avait les plis pesants des damas, ou, dans les habitations plus modestes, des étoffes de bourre de soie qui duraient cinquante ans. Sur les carreaux de grès des corridors et des salles, on étendait des tapis de nouvelle fabrique qui étaient mélangés de laine, de coton, de lin et de chanvre.
On faisait de très-beaux parquets marquetés, et, dans nos provinces du Centre, on mangeait dans la belle faïence de Nevers, tandis que les dressoirs étalaient ces bizarres gobelets de verre de couleur qui ne servaient qu'aux jours d'apparat, et qui représentaient des monuments, des plantes, des navires ou des animaux fantastiques.
Donc, malgré la médiocre apparence du corps de logis réservé aux appartements de maîtres (car déjà les seigneurs n'habitaient plus le faite de leurs vieux donjons féodaux), M. d'Alvimar trouva un intérieur agréable, propre et d'une certaine élégance, qui sentait, sinon la richesse, du moins une aisance véritable.
La Motte-Seuilly était passée, par le mariage de Louis Borgia, dans la maison de la Trémouille, à laquelle M. de Beuvre appartenait par sa mère.
C'était un rude et brave gentilhomme, qui ne se gênait point pour dire ses opinions et ses croyances. Sa fille unique, Lauriane[8], avait épousé à douze ans, son cousin Hélyon de Beuvre, âgé de seize ans.
On avait tenu ces deux enfants éloignés l'un de l'autre, avec d'autant plus de facilité que la province ressentait un contre-coup d'agitation à laquelle MM. de Beuvre ne croyaient pouvoir se dispenser de prendre part. Ils quittèrent la Motte le jour même du mariage, pour aller au secours de la duchesse de Nevers, qui s'était déclarée pour le prince de Condé, et qu'assiégeait, dans sa bonne ville, M. de Montigny (François de la Grange).
En essayant de pénétrer hardiment dans Nevers, sous les yeux des catholiques, le jeune Hélyon avait été tué. Au retour de cette campagne, M. de Beuvre eut donc la douleur d'annoncer à sa fille chérie que, de vierge, elle passait sans transition à l'état de veuve.
Lauriane pleura beaucoup son jeune cousin. Mais peut-on pleurer sans relâche à douze ans? Son père lui donna, d'ailleurs, une si belle poupée! une poupée qui avait un corps de jupe tout en drap d'argent, et des souliers en velours rouge découpés en queue d'écrevisse! Et puis, quand elle eut quatorze ans, il lui amena de Bourges un si joli petit cheval brandin qui provenait des haras de M. le prince! et puis enfin, Lauriane, qui n'était, lors de son mariage, qu'une mince et pâle fillette, devint, à quinze ans, une petite blonde si fraîche, si élégante, si aimable, qu'il n'y avait pas grand danger qu'elle restât veuve.
Mais elle était si tranquille avec son père et si complétement maîtresse dans le petit château qu'il lui avait constitué en dot, qu'elle ne se sentait nullement pressée de convoler en secondes noces. Ne s'appelait-elle pas madame? Et une des grandes raisons qui décident les filles au mariage, n'est-elle pas le désir enfantin d'être appelées ainsi? Et les cadeaux, les fêtes, la parure de noces?