—Mes esprits ne sont point exaltés, reprit Bois-Doré en élevant la voix avec une dignité que Guillaume ne lui avait jamais vue, et je m'attendais à votre réponse, mon cher cousin et ami. Elle est telle que je la ferais en votre place, et je n'y blâme rien. Ayant auguré que votre conduite serait ce qu'elle est, j'ai résolu de conformer la mienne aux égards que je vous dois, et c'est pourquoi vous me voyez ici, à mi-chemin de nos respectives demeures, et sur un terrain neutre et communal.

»J'ai bien quelques droits sur cette route; mais, à trois pas de la berge, dans ces vieilles roches, je ne suis ni chez vous ni chez moi. Donc, sachez que j'ai résolu de m'y battre à outrance, seul à seul, contre ce traître, lequel ne me peut refuser le combat, vu que je l'ai, à dessein, molesté et provoqué en la personne de son valet, et que je le provoque et insulte à cette heure, le traitant devant Dieu, devant vous et devant les honnêtes gens qui nous accompagnent, de lâche et infâme meurtrier.

»Je ne crois pas que vous me puissiez savoir mauvais gré de ce que je fais; car je vous prie de remarquer que, tant que vous et lui avez été en mon logis, je me suis abstenu de toute injure et de tout dépit, en quoi je vous ai tenu ma parole de lui être un hôte fidèle; et je vous prie de remarquer aussi que je me suis mis en mesure de le rencontrer en pleins champs, afin de n'avoir point à violer votre domicile, ne voulant, pour rien au monde, vous mettre en la nécessité de porter secours à ce misérable.

»Enfin, mon cousin, je vous prie de regarder à ceci, qui est le plus grand sacrifice que je vous puisse faire: c'est qu'au lieu de le faire périr sous le bâton de mes gens, comme il le mérite, je descends, moi, gentilhomme et digne de l'être, à me mesurer avec un assassin de la plus vile espèce. Sans l'amitié dont vous l'honorez, je l'eusse fait jeter dans un cul de basse-fosse, mais voulant vous respecter jusque dans l'erreur où vous êtes sur son compte, je déroge à tout privilège d'honneur pour le combattre, lui, l'infâme et dégradé, avec les armes de l'honneur.

»J'ai dit, et vous ne pouvez plus me rien objecter.

»Soyez son témoin, tout indigne qu'il est de vos bontés; Adamas sera le mien. Je me contenterai de l'assistance de cet honnête homme, puisque en pareille affaire il ne peut être question d'un engagement avec les seconds.

—Certes, s'écria Guillaume ému de la noblesse d'âme du vieillard, il ne se peut voir une conduite plus loyale que la vôtre, mon cousin, et, avec les soupçons que vous avez, vous montrez une générosité peu commune. Mais ces soupçons n'étant pas fondés...

—Il n'est plus question de soupçons, reprit le marquis, puisque vous n'en voulez pas entendre parler; je provoque un de vos amis, et je pense que vous ne tiendriez point pour tel un homme capable de reculer.

—Non, certes! s'écria Guillaume; mais, moi, je ne souffrirai pas ce duel, qui ne convient pas à votre âge, mon cousin! Je me battrais plutôt en votre place. Tenez, voulez-vous recevoir ma parole? Je vous la donne de venger en personne la mort de votre frère, si vous venez à bout de démontrer invinciblement que M. d'Alvimar en a été lâchement et méchamment l'auteur. Attendez à demain, et je me porte justicier de notre famille, comme c'est mon devoir envers vous.

Le mouvement de Guillaume était digne de la générosité du marquis; mais Guillaume, en laissant échapper une allusion à son âge, l'avait singulièrement mortifié.