—Ces pauvres animaux sentent, à ce que l'on assure, les malheurs arrivés à leurs maîtres, dit le marquis à Adamas: ce sont des bêtes intelligentes et qui vivent en l'état d'innocence. Je ne ferai donc point tuer celles-ci; mais, comme je ne veux, en ma maison, rien qui ait appartenu à ce d'Alvimar, et que le profit de ses dépouilles souillerait nos mains, je veux que, dès la nuit prochaine, on conduise ses chevaux à dix ou douze lieues d'ici, et qu'on les y mette en liberté. En profitera qui voudra.

—Et de cette façon, répondit Adamas, nul ne saura d'où elles viennent. Vous pouvez confier ce soin à Aristandre, monsieur. Il ne se laissera point tenter par l'envie de les vendre à son profit, et, si vous m'en croyez, il se mettra en route sur l'heure, sans leur faire franchir la porte. Il est fort inutile que l'on voie demain ces chevaux en votre écurie.

—Fais ce que tu veux, Adamas, répondit le marquis. Cela me fait penser que ce malheureux coquin devait avoir de l'argent sur lui, et que j'eusse dû songer à le prendre pour le faire donner aux pauvres.

—Laissez-en profiter le frère oblat, monsieur, dit le sage Adamas: plus il en trouvera dans les poches de son mort, plus vous serez assuré de son silence.

Il était onze heures du soir quand le marquis rentra dans son salon.

Jovelin accourut se jeter dans ses bras. Sa figure expressive disait assez quelles angoisses d'inquiétude il avait éprouvées.

—Mon grand ami, lui dit Bois-Doré, je vous avais trompé; mais réjouissez-vous, cet homme n'est plus; et je rentre chez moi le cœur léger. Mon enfant dort sans doute à cette heure; ne l'éveillons pas. Je vais vous conter...

—L'enfant ne dort pas, répondit le muet avec son crayon. Il a deviné mes craintes: il pleure, il prie et s'agite dans son lit.

—Allons rassurer ce pauvre cœur! s'écria Bois-Doré; mais d'abord, mon ami, regardez si je n'ai point sur mes habits quelque souillure de ce traître sang. Je ne veux pas que cet enfant connaisse la peur ou la haine, dans l'âge où l'on n'a point encore le calme de la force.

Lucilio débarrassa le marquis de son manteau, de son casque et de ses armes, et, lorsqu'ils eurent monté un étage, ils trouvèrent Mario, pieds nus, sur la porte de la chambre.