Quoiqu'il fût alors près de la quarantaine, il paraissait être au-dessous de la trentaine, et peut-être M. de Beuvre comparait-il intérieurement le beau visage de son hôte temporaire avec celui de sa chère Lauriane. Sa préoccupation constante était de lui trouver, en dehors du pays, un mari qui n'exigerait pas l'abjuration solennelle.
Il ignorait, le bon gentilhomme, que les jésuites régnaient déjà partout, et que le Berry était encore une des provinces les moins travaillées par leur propagande.
Il ignorait aussi que d'Alvimar fût, dans son âme, un parfait chevalier de la sainte dame Inquisition.
Guillaume, qui voulait assurer à son ami un accueil cordial, s'était bien gardé de le peindre comme un orthodoxe trop chatouilleux. Catholique lui-même, mais tolérant et même peu croyant, comme la plupart des jeunes gens du monde, il n'avait soulevé, ni en le présentant au maître du logis, ni en le recommandant à M. de Bois-Doré, la question religieuse, à laquelle ces personnes n'attachaient, pas plus que lui, une importance dominante dans leurs relations. Mais il avait dit à l'écart, et en deux mots, à M. de Beuvre, que M. de Villareal (le nom convenu d'Alvimar) était de bonne famille, le fait était certain, et en belle passe de faire fortune, Guillaume le croyait, M. d'Alvimar cachant sa pauvreté avec tout l'orgueil dont un Espagnol est capable sur ce point-là.
Le premier service fut distribué avec toute la lenteur des valets berrichons, et dégusté avec la méthodique lenteur des gens bien appris qui ne veulent point passer pour des gloutons.
Cette patiente déglutition, ces longues pauses entre chaque bouchée, ces récits de l'amphitryon entre chaque plat, sont encore articles de savoir-vivre, chez les vieillards, en Berry. Les paysans de nos jours renchérissent sur ce principe de bonne éducation, et quand on mange avec eux, on peut être bien sûr de rester trois heures durant assis à table, ne fût-ce que devant un morceau de fromage et une bouteille de piquette.
D'Alvimar, dont l'esprit actif et inquiet ne pouvait s'endormir dans les jouissances de la réfection, profita de la majestueuse mastication de M. de Beuvre pour causer avec sa fille, laquelle mangeait vite et peu, s'occupant de son père et de son hôte plus que d'elle-même.
Il fut surpris de trouver tant d'esprit chez une fille de campagne, qui, sauf une ou deux courses à Bourges et à Nevers, n'était jamais sortie des terres de son domaine.
Lauriane n'était pas très-cultivée, et peut-être n'eût-elle pas écrit une longue lettre sans y faire quelque faute de français; mais elle parlait bien, et, à force d'entendre parler son père et ses voisins sur les affaires du temps, elle connaissait et jugeait bien l'histoire, depuis le règne de Louis XII et les premières guerres de religion.
Pourtant, comme elle se faisait la gloire de descendre de Charlotte d'Albret, et que ce souvenir était vénérable et vénéré par elle, elle n'eut point occasion de laisser voir à d'Alvimar qu'elle était hérétique, et, d'ailleurs, la civilité de ce temps-là voulait qu'on ne s'expliquât jamais inutilement sur ses propres croyances, même entre gens de la même communion, car les nuances étaient nombreuses et la controverse était partout.