Elle se plaisait beaucoup à la leçon de musique et faisait quelquefois sa partie de téorbe avec agrément, tandis que la Morisque chantait ses douces complaintes.

Le marquis, étendu sur sa grande chaise, regardait, pendant ces petits concerts, les personnages de la tapisserie d'Astrée, et croyant les voir agir ou les entendre chanter eux-mêmes, il s'assoupissait dans une béatitude délicieuse.

Lucilio prenait aussi sa part de ce bonheur de famille, qui lui faisait oublier un peu la solitude de son cœur et l'effroi de son avenir.

L'austère et naïf philosophe était encore en âge d'aimer; mais il croyait ne devoir plus aspirer à l'amour, et, après en avoir connu plus d'une fois les nobles flammes, il redoutait de tomber dans quelque liaison sensuelle, où son âme ne serait point comprise. Il se résignait donc à vivre de dévouement aux autres et d'oubli définitif et absolu de toute illusion.

Lui qui avait supporté la prison, l'exil, la misère et subi le martyre, il s'exhortait à vaincre le désir du bonheur comme il avait vaincu tout le reste, et sortait toujours de ces méditations apaisé et triomphant, mais triomphant comme on l'est après la question; un mélange de fièvre et d'anéantissement, l'âme d'un côté, le corps de l'autre, une vie dont l'équilibre est rompu et où l'esprit ne sait plus bien dans quel monde il se trouve.

Lucilio s'exagérait pourtant son malheur. Il était aimé, non par une intelligence,—c'est là ce qu'il lui eût fallu, du moins il le croyait, pour se réconcilier avec sa tragique destinée,—mais par un cœur.

Mercédès était, devant sa science et son génie, comme une rose devant le soleil. Elle en buvait les rayons sans les comprendre; mais elle était éprise de sa douceur, de son courage et de sa vertu, et son âme tendre était prosternée devant lui. Elle ne s'en défendait pas, car elle s'en faisait une religion et un devoir; seulement, elle ne disait rien, parce qu'elle avait plus de crainte que d'espérance.

Nous ne devons pas oublier de mentionner en son lieu une petite révolution domestique qui arriva au château de Briantes, quelques jours après le départ de M. de Beuvre; car l'importance de ce mince événement de famille se fit sentir gravement plus tard aux trop heureux habitants du manoir.

Bien que, des beaux messieurs de Bois-Doré, le plus jeune ne fût pas toujours le plus enfant, Mario avait bien quelquefois ses accès d'espièglerie, surtout quand, selon l'expression d'Adamas, «il se montait la tête avec la mignonne madame.» Il était trop bon et trop aimant pour molester jamais bêtes ni gens; jamais il n'eut à se reprocher d'avoir tiré l'oreille à Fleurial, ni adressé un mot désagréable à Clindor; mais les choses inanimées ne lui inspiraient pas toujours le respect que certaines d'entre elles inspiraient au marquis. De ce nombre étaient les petites statues du roman d'Astrée, qui décoraient les jardins d'Isaure et le fameux labyrinthe, et l'antre de la vieille Mandrague, dont il s'était beaucoup amusé dans les premiers jours, mais qui, peu à peu, l'ennuyèrent comme des jouets trop immobiles.

Un jour qu'il essayait un assez grand sabre de bois qu'Aristandre avait taillé pour lui, il fit mine d'en menacer un personnage de stuc, qui représentait le dissimulé Filandre, c'est-à-dire le feint Filandre, parce que, ressemblant à s'y méprendre à sa sœur Callirée, il prit, comme l'on sait, ses habits de femme pour s'introduire dans l'intimité de la nymphe qu'il aimait.