L'abbé descendit de cheval au couvent des capucins, dont le vaste enclos, coupé en croix, s'abritait sous la protection du manoir princier. Il évita de voir le prieur, dont il redoutait l'obligeance et les bons offices; il voulait faire sa besogne lui-même et son chemin tout seul.

Il se contenta d'accepter d'un des religieux, son parent, un frugal repas, secoua le givre dont il était couvert, et se présenta à un des guichets du château en montrant un laissez-passer en bonne forme.

«Grâce aux travaux de Sully et surtout aux embellissements de M. le Prince,» qui avait acheté cette résidence au ministre disgracié, «le château de Montrond, qui eut plus tard tant d'importance dans les événements de la Fronde, était devenu un lieu de délices, en même temps qu'une forteresse imprenable. Son enceinte avait plus d'une lieue de tour: elle comprenait de nombreuses constructions, un vaste et magnifique château à trois étages, une grosse tour ou donjon de cent vingt pieds de haut, dont les murs étaient crénelés, et qui se terminait par une plate-forme au sommet de laquelle on voyait une statue de Mercure[18]

«Quant aux fortifications, elles étoient en si grande quantité, disposées comme en amphithéâtre et par étages, qu'un homme qui les avait étudiées et observées depuis longtemps, à peine les pouvait-ils comprendre[19]

C'est dans ce labyrinthe de pierre, dans cet arcane significatif, dans ce repaire de grand vassal, que résidait Henri de Bourbon, deuxième du nom, prince de Condé, lequel, après trois ans de captivité pour rébellion à la couronne, venait de se réconcilier avec la cour et de rentrer dans son gouvernement de Berry.

Il joignait à cette charge celles de lieutenant-général, de bailli de la province et de capitaine de la grosse tour de Bourges: c'est-à-dire qu'il avait le pouvoir politique, civil et militaire de tout le centre de la France, puisqu'il jouissait des mêmes droits et charges pour la province de Bourbonnais.

Ajoutez à ce pouvoir une fortune immense, augmentée des sommes que chaque rébellion des Condés coûtait, sous forme d'indemnité, à la couronne, c'est-à-dire à la France; de l'achat à peu près forcé des terres et châteaux splendides que Sully possédait en Berry, et qu'il fallait céder à M. le Prince à grand'perte, en raison de la dureté des temps et des malheuretez du pays; de la sécularisation, c'est-à-dire la suppression, au profit du prince, des plus riches abbayes de la province (entre autres celle de Déols); des présents imposés par l'usage, la flatterie ou la poltronnerie à la grosse bourgeoisie des villes; des lourds bassins d'or et d'argent pleins de moutons du Berry en belle monnaie d'or et d'argent; des carrosses d'azur, sculptés et ornés de satyres d'argent; traînés de six beaux chevaux harnachés de cuir de Russie rehaussé d'argent; des impôts, pressurages et vexations de toutes sortes sur le petit monde: argent sous tous les noms, sous toutes les formes, sous tous les prétextes tel était le seul mobile, la seul but, la seule grandeur, la seule joie et le seul génie de Henri, petit-fils du grand Condé de la Réforme et père du grand Condé de la Fronde.

Deux grands Condés bien ambitieux et bien coupables aussi envers la France, on le sait! mais capables aussi de lui rendre de grands services contre l'étranger, quand leur intérêt personnel ne les en détournait pas. Hélas! c'est là l'affreux xviie siècle. Mais ils avaient de la bravoure, de la grandeur, de l'héroïsme quand même; et celui qui joue un rôle dans notre récit n'était qu'avare, rusé, prudent, et l'on dit même quelque chose de pis.

Sa naissance avait été tragique, et sa jeunesse malheureuse.

Il avait reçu le jour en prison, d'une veuve accusée d'avoir empoisonné son mari[20]. Marié lui-même fort jeune à la belle Charlotte de Montmorency, fille du connétable, il avait eu pour rival le trop vert et trop vieux galant Henri IV. La jeune princesse avait été coquette. Le prince avait enlevé sa femme. On accusa le roi de vouloir faire la guerre à la Belgique pour lui avoir donné asile. Le fait était à la fois vrai et faux: le roi était follement amoureux; mais Condé, en feignant une jalousie dont il était incapable, exploitait la passion du roi au profit de son ambition, et forçait le roi à sévir contre un rebelle.