—Entrez, entrez, messieurs, répondit le marquis, esclave des lois d'une chevaleresque hospitalité; venez vous mettre à couvert. Vous direz vos noms, si bon vous semble, quand vous serez reposés.
Les cavaliers entrèrent: ils étaient deux ou trois en tête, parmi lesquels celui qui paraissait commander aux autres fit mine de vouloir mettre pied à terre. Bois-Doré l'empêcha, vu que le pavé était fort mouillé.
Il marcha devant avec Adamas, qui portait la torche, et rentra dans le préau, suivi de son hôte, sans remarquer une suite de vingt hommes armés qui, ayant défilé sur le pont un à un, entrèrent tous dans le préau après leur maître, tandis que celui-ci montait l'escalier du manoir avec le châtelain.
Cette grosse escorte étonna Aristandre, lequel, chargé de la réception des valets et de l'ouverture des écuries, vint leur faire ses offres de service. Mais ils refusèrent de débrider et restèrent avec leurs chevaux partie autour d'un feu qu'on leur alluma dans le préau, partie sur le seuil même du logis.
Lorsque le marquis fut dans son salon avec l'inconnu, il vit un homme d'une trentaine d'années, assez mal mis et d'une taille médiocre. Le visage était très-ombragé par le chapeau rabattu en clabaud et les plumes mouillées qui lui pendaient de tous côtés. Peu à peu il entrevit cette figure sans la reconnaître, ou du moins sans pouvoir se rappeler où il l'avait rencontrée.
—Vous paraissez ne me point remémorer? lui dit l'inconnu. Il est vrai que nous nous sommes vus il y a fort longtemps, et que, tous deux, nous avons beaucoup changé.
Le marquis se frappa naïvement le front, demandant pardon de son manque de mémoire.
—Je ne m'amuserai point à vous faire chercher, reprit le voyageur. On m'appelle Lenet. J'étais presque un adolescent, quand je vous vis à Paris, chez la marquise de Rambouillet, et peut-être même ne fîtes-vous point attention à un aussi petit personnage comme j'étais alors. Je ne suis encore que conseiller, en attendant mieux.
—Vous méritez d'être tout ce que vous pouvez souhaiter, répondit Bois-Doré gracieusement. Mais du diable, disait-il en lui-même, si j'ai souvenir du nom de Lenet, et si je sais à quel homme je parle, bien que son air me rappelle mille choses confuses.
—Ne faites rien pour moi, reprit M. Lenet en voyant qu'il donnait des ordres pour son souper. Je dois me rendre en un château où je suis attendu. J'ai été retardé par les mauvais chemins, et vous prie d'excuser l'heure à laquelle je viens chez vous. Mais j'avais pour vous une commission assez délicate dont il faut que je m'acquitte.