Aimé de tout le monde, le bon monsieur put confier sans crainte à Jean Faraudet et à sa femme le soin éventuel d'un sien ami tracassé, disait-il, pour un délit de chasse, et, lorsqu'il leur annonça que leur maître, M. Robin, voulait les voir, le lendemain matin, pour leur donner des ordres en conséquence, ils se montrèrent joyeux et empressés d'obéir, en répondant le mot sacramentel de bon vouloir et de bonne grâce en ce pays: «Il y a bien moyen!»
Cependant la femme Faraudet, que l'on appelait la Grand'Cateline, ne put s'empêcher de plaindre celui qui serait condamné à passer seulement une nuit dans le château de Brilbault.
Elle croyait fermement qu'il était hanté, et son mari, après s'être moqué d'elle pour complaire au scepticisme du marquis, finit par avouer qu'il aimerait mieux mourir que d'y mettre les pieds après soleil couché.
—La présence de mon ami, dit le marquis, vous rassurera, je l'espère, car je vous réponds qu'elle chassera les mauvais esprits; mais, puisque vous n'avez point trop de peur d'y entrer durant le jour, je vous prie de mettre dès demain du bois dans la cheminée et de dresser un lit dans la meilleure chambre.
—On y mettra tout ce qu'il faut, notre cher monsieur, répondit la Grand'Cateline; mais le pauvre chrétien qui viendra là n'y dormira pas la miette. Il entendra, la nuitée, des vacarmes et rebâtements, comme nous les entendons, mon bon Dieu! et comme vous les entendrez vous-même si vous voulez attendre seulement une petite heure d'horloge.
—Je ne puis attendre, dit le marquis, et d'ailleurs, me sachant là, les esprits ne bougeraient. Je connais bien leur couardise, n'ayant jamais pu entendre, à la nuit de Noël, les voix qui crient dans le haut du donjon de Briantes, non plus que les portes qui s'ouvrent toutes seules à la Motte-Seuilly, et la dame blanche qui ouvre les courtines des lits chez M. Guillaume d'Ars.
—C'est une chose imaginante, monsieur Sylvain, dit le métayer d'un air capable, qu'il y ait des apparaissances dans notre vieux château. On sait bien qu'il peut y en avoir dans les autres, parce qu'il n'en est point où quelque grand mal n'ait été fait ou enduré; ce qui est la cause que les pauvres chrétiens, tourmentés ou navrés de leurs corps dans ces maisons-là, reviennent s'y lamenter en âmes qui demandent prières ou justice. Mais, dans le château de Brilbault, qui n'a jamais été habité, oncques ne s'est fait ni bien ni mal, que je sache.
—Il faut croire, dit la femme, qui, tout en causant, filait lestement sa quenouille, que l'ancien seigneur aura péri au loin, de malemort et en péché; car vous savez la légende de Brilbault? Elle n'est pas longue. Un seigneur avait élevé ce manoir jusqu'au faîte, lorsqu'il partit pour la terre sainte avec ses sept fils, dont ni lui ni pas un ne revint. Le château fut vendu et revendu sans être jamais au goût de personne. On pensait qu'il porterait malheur aux familles; c'est pourquoi, de tout temps, il n'a servi qu'à engranger des récoltes. On y a mis une toiture qui n'est déjà plus bonne; mais il y a encore deux belles chambres et une salle si grande, si grande, que d'un bout à l'autre bout, deux personnes ne se reconnaissent quasiment point.
—Pouvez-vous me confier les clefs? dit le marquis. Je souhaiterais voir le dedans.
—Les clefs, les voilà; mais, mon cher monsieur Sylvain du bon Dieu, n'y allez point! C'est l'heure où le sabbat va commencer.