Le marquis n'était pas sourd; mais il avait la sensibilité auditive des vieillards, qui entendent très-bien une gamme de sons modérés et de paroles articulées, et qu'un vacarme, un pêle-mêle de voix trouble et offense sans résultat.

Il saisissait donc des inflexions et rien de plus: tantôt celle d'une grosse voix éraillée qui semblait faire un récit, tantôt un refrain de chanson interrompu brusquement par des accents de menace, et puis une voix claire qui semblait railler et contrefaire les autres, et qui soulevait un orage de rires violents et brutaux.

Parfois, c'étaient d'assez longs monologues, puis des dialogues à deux, à trois, et, tout à coup, des cris de colère ou de gaieté qui ressemblaient à des rugissements. En somme, il se pouvait que ces gens parlassent une langue que le marquis ne connaissait pas.

Il se persuada qu'il n'y avait là qu'une troupe de truands ou de bateleurs sans emploi, vivant de maraude et laissant passer les mauvais jours de l'hiver à l'abri de cette ruine, peut-être encore s'y cachant par suite de quelque méfait.

Ces rires, ces costumes bizarres qui se dessinaient devant lui en ombres chinoises, ces longs discours, ces dialogues animés avaient peut-être rapport à quelque étude d'un art burlesque.

—Si j'étais plus près d'eux, pensa-t-il, je m'en pourrais divertir; il n'est point d'homme mal reçu en une compagnie, si mauvaise qu'elle soit, lorsqu'il entre en offrant sa bourse de bonne grâce.

Il reprit donc sa lanterne et se préparait à descendre, lorsque les conversations, les chants et les rires se changèrent en cris d'animaux si réels et si parfaitement imités, qu'on eût dit une basse-cour en rumeur. C'était le bœuf, l'âne, le cheval, la chèvre, le coq, le canard et l'agneau braillant tous ensemble. Puis tout se tut comme pour écouter les aboiements d'une meute, le son du cor, tous les bruits d'une chasse.

Était-ce un jeu? Les acteurs songeaient-ils à se regarder sur la muraille? Ils ne paraissaient pas simuler une action en rapport avec leur tapage.

Un enfant criait d'une voix aiguë au milieu de tout cela, soit pour faire comme les autres, soit effrayé dans son sommeil, et Bois-Doré vit passer l'ombre menue d'un petit corps qui avait des mouvements de singe. Ensuite, ce fut une grosse tête coiffée d'une sorte de morion empanaché, profilant sur le mur lumineux un nez grotesque, puis une tête chevelue qui semblait surmontée d'une calotte de prêtre, et qui parlait à une longue silhouette longtemps immobile comme celle d'une statue.

Puis tous les bruits cessèrent brusquement, et l'on n'entendit qu'une plainte sourde, qui ressemblait aux gémissements de la souffrance, et que Bois-Doré avait toujours saisie, revenant par intervalles, comme un douloureux point d'orgue dans les pauses de ce charivari effréné.