La petite artillerie du manoir découragea les bandits, qui n'avaient pas de quoi y répondre, et qui, emportant leurs blessés, se décidèrent, en attendant mieux, à aller piller et banqueter dans la ferme abandonnée.
On jeta des veaux et des moutons tout vivants dans la meule embrasée, d'où s'exhala bientôt une âcre odeur de toison brûlée. On repoussait, à coups de fourche, les malheureuses bêtes qui voulaient échapper à ce supplice. Elles furent dévorées, moitié crues, moitié en charbons. Les tonneaux du cellier de la ferme furent défoncés. Tout s'enivra plus ou moins, même les enfants et les blessés. On jeta dans le feu le corps du malheureux fermier, et l'on eût traité de même les deux valets prisonniers, sans l'espoir de leur rançon, et cela, en dépit de Sanche, qui ne voulait faire quartier à personne.
Seul, le vieil Espagnol ne songeait ni à manger ni à boire, ni à voler. C'était contre son gré que la bande de Brilbault avait devancé les auxiliaires plus sérieux qu'il attendait impatiemment pour consommer sa vengeance. Il s'inquiétait, non d'y perdre la vie, il en avait fait d'avance le sacrifice, mais de voir échouer son entreprise par la précipitation et l'avidité des misérables qui s'y étaient associés.
Ne pouvant les retenir jusqu'à l'heure où ses véritables alliés devaient ouvrir la marche et conduire l'expédition, il les avait suivis pour ne laisser à personne le soin de torturer les beaux messieurs de Bois-Doré, s'ils avaient la mauvaise chance de tomber aux mains de ces volereaux.
Au milieu du combat, lui, le seul fanatiquement brave, il s'était trouvé naturellement à leur tête. Mais, la bataille gagnée, il n'était plus rien pour eux, et bientôt, comme nous l'avons vu, il dut prendre lui-même le soin d'aller garder la tour de l'huis par où une surprise était à craindre, et d'où il guettait, d'ailleurs, l'arrivée de ceux qui devaient effectuer la prise et le sac du château, par conséquent la perte de tous ceux qui avaient servi de motif ou d'instrument à la mort de d'Alvimar.
Si l'on était plus sage dans le château que dans la basse-cour, on n'y était pas plus calme, et l'on prenait à la hâte toutes les dispositions nécessaires pour se défendre contre un nouvel assaut.
On voyait et l'on entendait l'orgie des bandits, et, si l'on eût voulu sacrifier la ferme, il eût été facile de les en déloger à coups de biscaïens.
Mais, outre qu'on espérait voir arriver du renfort dans la nuit, avant que ces misérables eussent eu la pensée de mettre le feu aux bâtiments de la basse-cour, on craignait de tirer sur les prisonniers, dont on ne savait pas le nombre, et sur le bétail, qui était trop considérable pour passer tout entier dans l'estomac de ces affamés.
On se compta, et l'absence des infortunés qui avaient succombé ou qui étaient pris, fut constatée.
Adamas fit entrer dans le bâtiment des écuries tout le pauvre personnel inutile de la paroisse. On donna à ces malheureux forces paille fraîche, en leur prescrivant de se tenir tranquilles et de se lamenter tout bas, ce qui ne fut point aisé à obtenir.