—Une mouche n'y entrerait pas sans ma permission.
—Alors soupons en paix, dès que ma Proserpine sera arrivée... Avez-vous donné des ordres?
--- Oui; mais, malgré les belles annonces de madame Proserpine sur les douceurs de ce gîte, nous y ferons, je crains, maigre chère. Le grand queux dont on vous avait parlé est en son lit, en train de crever, et l'hôtesse perd la tête. Le valet est un traître que nous devons surveiller, et la servante est une vieille sotte épeurée qui casse tout et n'avance à rien.
—C'est que vous leur parlez durement, mon ami! Vous avez toujours l'injure et la menace à la bouche! Mille tonnerres du diable! mon épouse vous l'a dit souvent, vous manquez de savoir-vivre. Où est-elle, cette hôtesse de malheur, que, d'une vingtaine de soufflets, je lui remette le cœur au ventre?
Et, marchant lourdement jusqu'à l'escalier, il appela madame Pignoux en la gratifiant des épithètes les plus grossières, apparemment pour donner à son lieutenant l'exemple de la douceur et de la politesse.
Toute cette conversation était faite en français.
Macabre, Allemand d'origine, était né à Bourges et avait passé sa jeunesse en Berry. En dehors d'un certain vocabulaire à l'usage de son commandement, il parlait mal et sans plaisir la langue de ses pères. L'Italien Saccage écorchait le français avec plus de facilité que l'allemand. Ils avaient donc peine à se bien entendre quand ils voulaient se servir de cette langue, et d'ailleurs ils se sentaient tellement maîtres de la situation qu'ils ne daignaient pas s'observer devant Mario et devant les gens de la maison. Mario, qui avait beaucoup risqué en essayant de faire rebrousser chemin aux reîtres, et qui pouvait être démenti d'un moment à l'autre par quelque envoyé véritable de Sanche ou de La Flèche, sentit qu'il serait trop audacieux d'insister pour le moment. Il feignit l'indifférence et la distraction, tout en arrangeant le couvert, mais sans perdre un mot de ce que disaient les deux routiers.
Il est bien vrai que Sanche avait promis d'envoyer un exprès à Étalié, où il avait marqué la dernière étape des reîtres. Mais cet exprès, qui était un bohémien comme les autres, et qui espérait la prise et le pillage du château de Briantes sans le secours des Allemands, se garda bien de faire la commission, et alla marauder dans le bourg abandonné, en attendant l'heure de l'assaut du manoir par ses camarades.
L'hôtesse, appelée si poliment par Macabre, monta et fit bravement tête.
—De quoi servent les gros mots, capitaine Macabre? dit-elle en mettant le poing sur sa hanche. Nous nous connaissons de vieille date, et je sais fort bien que vous payerez votre écot et celui de vos démons de lansquenets[25] en jurons et casserie. Ce n'est point pour mon plaisir que je vous reçois, et je n'ignore point que c'est plutôt pour ma ruine. Mais je suis une femme raisonnable et pas plus sotte qu'une autre. Je fais donc contre fortune bon cœur et vous sers de mon mieux, afin d'éviter les mauvais traitements et d'être plus vite débarrassée de vos visages... Si vous avez un peu de raisonnement vous-même, capitaine, vous vous direz qu'il ne me faut molester inutilement, mais bien me laisser faire et vous souvenir que je sais frire et rôtir aussi bien qu'une autre.